Vers la levée du secret défense dans le meurtre de Ghislaine Dupont et Claude Verlon

https://mondafrique.com/politique/suspens-sur-la-levee-du-secret-defense-autour-du-meurtre-de-lequipe-de-rfi-a-kidal

Par Nathalie Prevost

11 mai 2026

Que va décider, dans les prochains jours, la ministre française des Armées Catherine Vautrin sur le dossier de l’enlèvement suivi du meurtre de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, à Kidal, le 2 novembre 2013 ? Alors que les protagonistes du crime, tous des proches d’Iyad Ag Ghali, le chef des djihadistes maliens, convoitent plus que jamais le pouvoir à Bamako, les secrets de l’armée française vont-ils être levés, comme promis plusieurs fois par Emmanuel Macron aux proches des deux journalistesde RFI ?

Par Nathalie Prévost

L’histoire bégaye dans le nord du Mali, mais, pour la France, à fronts quasiment renversés. Car si, en 2013, Serval traquait les djihadistes avec l’aide des indépendantistes touareg, treize ans plus tard, en 2026, on a plutôt l’impression que Paris, toujours allié avec ces derniers, se retrouve, de facto, dans le camp d’Iyad Ag Ghali, le chef de la franchise d’Al Qaïda au Sahel, qui fut, pendant des années, son ennemi public numéro un.

À Paris, la justice chemine à un autre rythme, moins trépidant que celui des alliances changeantes des combattants touareg. Le juge Valéry Muller, qui a hérité de l’enquête sur le meurtre de Ghislaine Dupont et Claude Verlon au pôle antiterroriste, a officiellement soumis le 12 janvier dernier une requête « à fin de communication d’éléments classifiés ou non classifiés ». La ministre des Armées et des Anciens Combattants a promis de rendre sa décision mi-mai.

Les corps sans vie des deux journalistes, tués par balle, avaient été découverts par une patrouille de Serval à 12 km de Kidal, le bastion touareg du nord, non loin du pick-up – en panne moteur – dans lequel ils avaient été enlevés une heure avant de mourir. Ils étaient à Kidal pour réaliser un reportage sur la « réconciliation » dans l’Azawad (nom donné au nord du Mali par les indépendantistes), quelques mois après la reconquête menée avec succès par l’armée française.

Le juge d’instruction Valéry Muller

Troisième magistrat à se voir confier le dossier, Valéry Muller tente d’aller plus loin à la lumière des progrès lents mais réguliers accomplis au fil des ans, qui ont permis de reconstituer une grande partie du scenario criminel.

Les commanditaires et les membres du commando

Marc Trevidic et Jean-Marc Herbaut avaient déjà adressé des requêtes en déclassification en 2015, 2016 et 2022, qui ont été partiellement accordées. En outre, les investigations sur la téléphonie ont permis d’identifier certains acteurs clé du crime et de révéler que les journalistes avaient été surveillés tout au long de leur séjour à Kidal. On connait désormais avec certitude l’identité des quatre membres du commando, de certains complices et des commanditaires.

Abdelkrim Taleb, de son vrai nom Hamada Ag Mama, émir de la katiba Al Ansar et neveu d’Iyad Ag Ghali, est celui qui a transmis l’ordre de l’enlèvement à Zeidane Ag Hita, qui allait lui succéder à la tête de la katiba après sa mort, le 17 mai 2015, dans une frappe française. Abdelkrim Taleb est, d’ailleurs, le signataire de la revendication de l’enlèvement au nom d’AQMI (Al Qaida au Maghreb Islamique), le 6 novembre 2013. Zeidane Ag Hita a relayé les instructions de son chef au commando, recruté par lui et placé sous ses ordres. Des liens d’amitié et des liens familiaux l’attachent à Abdelkrim Taleb, d’une part, et au commando, d’autre part.

C’est son frère, cheikh Ag Hita, qui a recruté en prison le chauffeur du 4X4 utilisé pour l’enlèvement, Baye Ag Bakabo. Ce dernier était le propriétaire du pick-up. Il a servi dans les rangs d’Ansar Dine (le groupe djihadiste créé par Iyad Ag Ghali) puis il est revenu à Kidal en mars 2013, se prétendant rangé du djihadisme. Il a alors été interrogé par la DGSE française. Le mois suivant, « l’État de l’Azawad » lui délivre un sauf-conduit retrouvé dans le véhicule en panne. Jusqu’à sa mort, le 5 juin 2021, neutralisé par l’armée française, Baye Ag Bakabo a continué à s’activer dans les groupes armés djihadistes en tant que chef de groupe sous les ordres de Zeidane Ag Hita désormais lieutenant d’Iyad Ag Ghali.

Les complices du repérage et de la fuite

Parmi les exécutants de l’enlèvement, la justice a identifié Mahmoud Ag Mohamed Lamine Fall, un ancien gendarme rallié à Ansar Dine, devenu membre de la police islamique de Kidal et de la katiba commandée par Zeidane Ag Hita. Il est mort dans un accident de voiture en 2016. Un autre membre du commando, Al Hassan Ag Tokassa, a vu son campement, situé sur la route de fuite probable des ravisseurs, investi par la force Serval le lendemain de l’assassinat. Ag Tokassa est mort, tué par l’armée française, le 29 janvier 2016, en compagnie d’un camarade dont le profil génétique apparaît sur les liens entourant le poignet gauche de Claude Verlon (Akli Ag Sagdoun).

Hamadi Ag Mohamed, le dernier membre du commando identifié, faisait, lui, partie d’un groupe de 3 hommes qui sont arrivés à pied et assoiffés le soir du meurtre dans un campement situé à 17 km du lieu de l’assassinat. C’est le seul survivant du commando, toujours actif dans le nord du Mali, dans un groupe affilié à Iyad Ag Ghali.

Un autre homme est soupçonné d’avoir renseigné le commando juste avant la commission de l’enlèvement. Il s’agit d’Hamadi Ag Ma, cousin de Zeidane Ag Hita et ancien garde du corps de Bilal Ag Cherif, le chef du Mouvement national pour la Libération de l’Azawad (MNLA, mouvement indépendantiste touareg), mort dans des affrontements avec le groupe d’autodéfense touareg du GATIA en 2017.

Le jeu trouble de Cheikh Ag Haoussa

Enfin, les enquêteurs et les parties civiles s’interrogent de plus en plus sur le rôle joué par Cheikh Ag Haoussa, l’homme fort de Kidal au moment de l’assassinat, un personnage très trouble, ami d’Iyad Ag Ghali depuis les années 1980. Il était revenu à Kidal, comme beaucoup d’autres, à la faveur de la création du Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad (HCUA) – un mouvement créé pour « blanchir » les combattants djihadistes touareg – dont il était le chef d’état-major. Ghislaine Dupont l’a interviewé deux jours avant sa mort.

Vu le matin de l’enlèvement en compagnie de Baye Ag Bakabo puis aperçu près de l’aéroport de Kidal, peu après l’enlèvement, par un membre des forces spéciales françaises, Cheikh Ag Haoussa est mort dans un attentat à la voiture piégée le 8 octobre 2016 à Kidal.

Les questions qui persistent

Par sa requête, le juge d’instruction cherche à actualiser les informations déjà en sa possession sur deux protagonistes directs toujours en vie : Zeidane Ag Hita (chef direct) et Hamadi Ag Mohamed (membre du commando). En effet, Zeidane ag Hita, qui s’est photographié tout récemment au camp de Tessalit abandonné par l’armée malienne, est devenu un chef important, négociateur dans la libération d’otages et bras droit d’Iyad Ag Ghali.  

Le magistrat cherche également à en savoir plus sur deux lignes téléphoniques en Italie et en Algérie, très actives avant et pendant l’enlèvement de l’équipe de RFI. Il a aussi demandé la communication de « toute information » sur les membres du commando, leurs complices et leurs commanditaires, sur le rôle joué par Ansar Dine, le groupe armé d’Iyad Ag Ghali, dans l’opération revendiquée par le cousin de ce dernier. Enfin, il réclame une nouvelle fois, à la demande des parties civiles, tout rapport d’intervention rédigé par les forces spéciales sur le crime et tout document faisant état d’une discussion entre un commanditaire et l’un des membres du commando pour lui reprocher d’avoir « gâché la marchandise ». Cette phrase avait été citée publiquement par François Hollande, le Président de la République au moment des faits, qui s’était ensuite rétracté lors de son audition par le juge.

Mali, Iyad Ag Ghali serait bien le commanditaire de l’assassinat des journalistes de RFI

Par La rédaction de Mondafrique

https://mondafrique.com/decryptage/mali-iyad-ag-ghali-serait-bien-le-commanditaire-de-lassassinat-des-journalistes-de-rfi

17 novembre 2025

Malgré douze années écoulées depuis l’enlèvement et l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, le 2 novembre 2013 à Kidal, dans le nord du Mali, l’enquête continue de progresser, à petits pas. Une certitude, le commando qui commet le crime contre les deux journalistes est aux ordre de Seidane Ag Hita, l’actuel bras droit d’Iyad Ag Ghali, le chef du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Gsim) et l’homme fort du djihadisme malien qui tient tète aujourd’hui à la junte militaire au pouvoir à Bamako.

Nathalie Prevost

au centre Iyad Ag Ghali, chef militaire et spirituel des plus de 200 prisonniers djihadistes libérés en échange des 4 otages de la photo précédente (Sophie, deux Italiens et l'opposant malien Soumaïla Cissé).
Lors de la libération de Sophie Pétronin en octobre 2020, Seidane Ag Hita est le premier des ravisseurs en partant de la gauche, avec lunettes noires, chèche ocre et chemise blanche. 

Les quatre membres du commando qui a enlevé les deux membres de l’équipe de RFI à la sortie d’une interview, à 13h05 locales, puis les a assassinés à une dizaine de kilomètres à l’est de la bourgade sont bien identifiés: leurs chefs, tous des collaborateurs de premier plan d’Iyad Ag Ghali, ainsi que certains complices de l’enlèvement et, sans doute, de la fuite des exécutants du crime dans le désert.

Si une grande partie des protagonistes (trois des quatre membres du commando, à commencer par son chef et chauffeur Baye Ag Bakabo, le chef de katiba Abdelkrim Taleb, qui a revendiqué l’enlèvement, et d’autres acteurs secondaires) sont morts après 2013, tués par l’armée française, dans des combats entre factions touareg ou dans des accidents de voiture, il reste toutefois plusieurs auteurs en vie plus actifs que jamais dans la région : le dernier membre du commando, Hamadi Ag Mohamed, Iyad Ag Ghali, le commanditaire présumé de l’opération, et son désormais numéro deux  Seidane Ag Hita, ainsi que des complices venus tirer d’affaire le  commando en panne de véhicule avant l’arrivée sur place – une grosse heure plus tard – du détachement français de liaison d’appui.

Des témoignages recueillis à distance ainsi que les résultats très tardifs (2021) mais fructueux de l’enquête sur la téléphonie offrent de nouvelles perspectives sur les vivants et les morts, qui éclairent les liens étroits entre les protagonistes de l’opération, qui dépendent tous, directement ou non, d’Iyad Ag Ghali, maître espion, chef de guerre et grand maître du business des otages à la tête de la galaxie Al Qaida au Sahel.

Des auteurs et complices issus de Kidal

Une réunion des chefs coutumiers du nord Mali à l’invitation de Mahamat Saleh Annadif, le patron de la MINUSMA. Cheikh Ag Haoussa (6e à partir de la gauche) est à la droite d’Annadif (7e) et Bilal Ag Acherif (8e) à sa gauche

On sait presque tout, désormais, sur l’enlèvement lui-même. Les recoupements téléphoniques prouvent que l’équipe de RFI a été suivie et espionnée dès son arrivée à Kidal, le 29 octobre. L’enlèvement était donc bien programmé avant l’arrivée sur place du tandem, déjà venu en juillet précédent pour couvrir l’élection présidentielle. Cette fois, Ghislaine Dupont et Claude Verlon étaient là pour documenter la réconciliation dans la région, dans le sillage de l’intervention Serval qui avait, en janvier 2013, dispersé et défait les groupes djihadistes et placé Kidal sous l’autorité conjuguée de l’armée française et de ses alliés locaux du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA).

Le lendemain de son arrivée, Ghislaine avait interviewé un personnage sombre, désormais disparu (tué le 8 octobre 2016 dans un attentat à la voiture piégée en sortant du camp de la MINUSMA), dont l’ombre écrase le dossier : Cheikh ag Haoussa, un vétéran des rébellions touareg et homme fort de la région, ancien collaborateur militaire et grand ami d’Iyad Ag Ghali depuis la rébellion des années 1990. Elle avait, comme un pressentiment, confié à sa rédaction le lendemain, l’avoir trouvé «glaçant.» 

Le 2 novembre, le duo interviewe à son domicile un notable touareg de Kidal, Ambery Ag Ghissa, cadre du MNLA, tout à fait étranger au crime. Celui qui donne le «top», sur place, aux ravisseurs s’appelle Hamadi Ag Ma. C’est un ancien garde du corps de Bilal Ag Acherif, le leader indépendantiste du nord, chef du MNLA, dont les hommes quadrillent le bastion rebelle depuis la défaite militaire des djihadistes en janvier. Hamadi Ag Ma a combattu en 2012 aux côtés de ses frères d’armes, à Gao, contre les djihadistes du MUJAO, et il mourra en 2017 dans des combats contre le groupe loyaliste touareg du GATIA.

Mais en ce 2 novembre 2013, il sert un autre patron : Seidane Ag Hita, l’actuel bras droit d’Iyad Ag Ghali, son cousin. «Leurs deux grands-pères étaient frères», a indiqué une source kidaloise dont le témoignage a été rapporté au juge. Les deux hommes ont grandi dans la même maison, celle de Seidane Ag Hita. En 2013, dans la vie courante, Hamadi Ag Ma est inséparable du petit frère de Seidane, Cheikh Ag Hita, et d’un autre cousin commun, Madou Ag Baye, actuel garde du corps de Seidane. Ensemble, ils trafiquent de la drogue.

Le double jeu du Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad Baye Ag Bakabo, le chef du commando, est aussi proche, mais depuis beaucoup moins longtemps, de Seidane Ag Hita. A l’orée des années 2000, alors en prison pour une affaire de drogue après une courte carrière de chauffeur d’un commandant rebelle, Bakabo a rencontré l’un des neveux d’Ag Hita, Agmad Ghali Ag Ouadossan, poursuivi dans le cadre de l’enlèvement d’otages occidentaux près de Gao. Baye sympathise avec son camarade d’infortune et il est libéré grâce à l’intervention de Seidane Ag Hita et Abdelkrim Taleb, celui qui revendiquera plus tard l’enlèvement des deux journalistes. A sa sortie de prison, désormais rallié aux idées djihadistes, il intègre la katiba du Touareg. Lorsqu’il revient à Kidal, après l’intervention de l’armée française en janvier 2013, comme beaucoup d’autres combattants djihadistes affiliés à Iyad Ag Ghali (soit sous l’étiquette d’Ansar Dine, le groupe créé en 2012 par Iyad Ag Ghali pour faire pièce au MNLA rebelle, soit sous celle d’Al Qaida, au sein de la katiba de son cousin Abdelkrim Taleb/le Touareg), Bakabo se revendique du Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad (HCUA), le tout jeune mouvement créé début mai pour «blanchir» les djihadistes touareg. «Quand ils sont revenus en ville, ils ont officiellement déposé les armes et des gens du MNLA se sont portés garants pour eux», a raconté un ancien combattant local du MNLA à Mondafrique. Bakabo ne fait pas exception : il s’enregistre en tant que HCUA avec son pick-up, qui appartient, en réalité, à Al Qaida, et qui sera utilisé pour l’enlèvement.

Cheikh Ag Haoussa
Cheikh Ag Haoussa

Les jours précédant le rapt, Bakabo est vu en compagnie de Cheikh Ag Haoussa – lui-même officiellement chef d’état-major du HCUA (après avoir été l’un des commandants d’Ansar Dine quelques mois plus tôt) – dans le véhicule du second. Ils passent un moment tous les deux devant le camp de la MINUSMA, le matin de l’enlèvement. Cheikh Ag Haoussa entre dans le camp, où il figure parmi les interlocuteurs privilégiés de la force de maintien de la paix, pendant que le chef du groupe qui s’apprête à enlever l’équipe de RFI reste dans la voiture.

Cheikh Ag Haussa fait mine de collaborer avec le MNLA mais il le combat souterrainement de toutes ses forces. C’est aussi dans l’ADN d’Iyad Ag Ghali qui voit, depuis toujours, dans l’organisation créée par ses jeunes frères kidalois une menace pour sa propre autorité dans la région. Bien qu’affaibli par l’entrée en guerre de la France, Iyad Ag Ghali et ses nombreux camarades et soldats sur place sapent méthodiquement leurs rivaux indépendantistes dont ils jalousent l’influence locale en tant qu’alliés de l’armée française et de la MINUSMA. L’enlèvement de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, à cet égard, est non seulement une promesse de belle rançon mais aussi un coup porté à la réputation du MNLA, supposé «tenir» Kidal pour le compte de la France. Le dossier d’instruction révélera que Cheikh Ag Haoussa, au comble de la duplicité, a été mis à contribution par l’armée française pour identifier le véhicule des ravisseurs (dont le numéro de châssis figure, par ailleurs, dans les registres du MNLA depuis son entrée en ville.)

Scénario mortel

Des combattants recrutés par Iyad Ag Ghali

A 13h05, dès l’enlèvement des deux journalistes, l’alerte est lancée. Mais à 12 km de Kidal en direction de l’est, le pick-up subit une panne moteur irréparable. Le temps presse pour les quatre ravisseurs, qui savent pertinemment que l’armée française est déjà alertée et sans doute à leurs trousses. Craignant l’arrivée imminente d’hélicoptères français et dans l’incapacité d’emmener leurs otages dans leur fuite, Bakabo et ses hommes les tuent à bout portant (comme avant eux, dans des circonstances voisines, Antoine de Léocour, le 8 janvier 2011 et Philippe Verdon, dont la mort a été annoncée en mars 2013).

D’après le même témoignage cité plus haut et versé au dossier, les ravisseurs font appel, par talkie-walkie, à des complices d’un campement voisin pour venir les chercher.  L’avocate de la partie civile, Marie Dosé, a déclaré, lors d’une conférence de presse le 29 octobre, qu’elle avait officiellement demandé au juge d’enquêter sur Mohamed Ag Hellah,  dont le campement se trouvait à 12 km du lieu de l’assassinat. Ag Hellah, lui aussi cadre d’Ansar Dine, aurait envoyé deux motos aux ravisseurs partis à pied dans le désert. Cet homme évoluait dans l’entourage proche d’un autre djihadiste très connu au début des années 2010, Nabil, un ancien officier de la sécurité militaire algérienne qui avait joint son destin à celui d’Iyad Ag Ghali et qui dirigeait Al Qaida à Aguelhoc jusqu’à sa mort en 2012.

Le dernier membre vivant du commando, Hamada Ag Mohamed (ou Hamadine Mohamedine dans les milieux djihadistes) est devenu chef de section de la katiba Ansar Dine, sous le commandement de Seidan Ag Hita, dans la région d’Abeibera et Boghassa, le fief d’Iyad Ag Ghali. Ce fils d’éleveur a grandi auprès de la tribu du chef d’état-major du HCUA, une tribu imghad de l’Adrar. Il a participé encore tout récemment, le 14 juillet dernier, à une embuscade contre les forces armées maliennes à 40 km de Kidal.

Tous les fils remontent à Iyad Ag Ghali

Les trois commandants opérationnels et politiques de l’enlèvement, de son vieux complice de rébellion cheikh Ag Haoussa à son jeune lieutenant Seidane Ag Hita, en passant par son cousin chef de katiba Abdelkrim Taleb, sont tous des très proches du Vieux, le surnom d’Iyad Ag Ghali dans ces milieux. Ils sont tous, évidemment, Touareg et natifs du nord.

Sur le pare-soleil du pick-up en panne conduit par Baye Ag Bakabo figuraient les coordonnées GPS d’un lieu à la frontière entre l’Algérie et le Mali, écrites à la main. Sans doute là où les deux otages de RFI auraient dû, selon le plan initial, être livrés au commanditaire du rapt. Le téléphone d’Ag Bakabo a gardé la trace, entre le 29 et le 31 octobre 2013, de deux échanges assez longs avec un numéro algérien. Abdelkrim Taleb ? Seidane Ag Hita? Un autre proche d’Iyad Ag Ghali basé en Algérie, comme la famille du chef touareg ? Le juge d’instruction Jean-Marc Herbaut a sollicité les autorités algériennes pour tenter d’approfondir ces pistes. Il n’a jamais reçu la moindre réponse. 

Double assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon: l’espoir que le temps délie les langues

Il y a douze ans, le 2 novembre 2013, nos confrères de RFI, envoyés spéciaux à Kidal au nord du Mali, étaient enlevés puis assassinés. Un rapt et des crimes revendiqués par al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Mercredi 29 octobre 2025, les proches de nos deux confrères qui ont créé l’association « Les amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon » – parties civiles dans ce dossier – ont fait un point sur les derniers éléments de l’enquête, sur les demandes judiciaires en cours et sur leur espoir, toujours réaffirmé, de connaître, un jour, la vérité sur ces assassinats.

https://www.rfi.fr/fr/afrique/20251102-double-assassinat-de-ghislaine-dupont-et-claude-verlon-l-espoir-que-le-temps-d%C3%A9lie-les-langues

Publié par RFI le : 02/11/2025 – 06:00 Modifié le : 02/11/2025 – 09:24

6 minTemps de lecture

Claude Verlon (g) et Ghislaine Dupont.
Claude Verlon (g) et Ghislaine Dupont. ©RFI

Par :Guillaume Thibault

C’est au sein de la symbolique Maison des journalistes, lieu d’accueil de confrères en exil, dans le 15e arrondissement de Paris, que s’est déroulée la conférence de presse.

« Douze ans, cela pourrait être le temps du désintérêt, de la lassitude, de la perte d’espoir et du renoncement. Mais nous ne renonçons pas. Nous continuons de croire que tous ceux qui ont été marqués par cette tragédie pourront aider à éclairer les zones d’ombre qui persistent », a introduit Danielle Gonod, présidente de l’association Les Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon.

À ses côtés, Maître Marie Dosé, avocate des familles, a expliqué les dernières évolutions de ce dossier – devenu tentaculaire avec le temps – et réaffirmé les priorités des parties civiles, notamment que des mandats d’arrêt internationaux soient émis à l’encontre des deux derniers acteurs vivants de ce dossier : le commanditaire présumé, le jihadiste Seidane Ag Hitta et Hamadi Ag Mohamed, le quatrième membre du commando.

« Il faut réussir, un jour, à émettre des mandats d’arrêt internationaux », a déclaré l’avocate avant d’ajouter « et surtout faire en sorte que les deux survivants de ce commando puissent être amenés devant des magistrats, en France. »

Malgré l’arrêt de la coopération judiciaire entre la France et le Mali, les parties civiles attendent du nouveau magistrat – le troisième à instruire ce dossier, le juge Valéry Muller – qu’il enquête sur de possibles complicités entre des cadres des mouvements indépendantistes touaregs et le commando des ravisseurs.

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L’énigme Cheikh Ag Haoussa

Un nom a été maintes fois répété durant ce point presse, celui de Cheikh Ag Haoussa. Soixante-douze heures avant leurs enlèvements, le 30 octobre 2013, Ghislaine Dupont et Claude Verlon ont rencontré cette figure de la communauté touareg de Kidal pour une interview.

Après cet entretien, lors d’un échange avec sa rédaction en chef, la journaliste évoque un homme « glaçant et terrifiant ».

Pour les parties civiles, le juge d’instruction doit pousser ses investigations sur le rôle éventuel de ce leader, autant charismatique que sulfureux, car il a été vu, explique Danielle Gonod, plusieurs fois, avec Baye Ag Bakabo, le chef du commando : « C’est une nouveauté, dans ce dossier, que nous avons grâce à la téléphonie et grâce aux témoignages qui parlent de la présence de Cheikh Ag Haoussa et de Baye Ag Bakabo dans le même véhicule, pendant les jours qui ont précédé l’enlèvement, et le matin même de l’enlèvement, pendant deux heures, devant le camp de la force de l’ONU, la Minusma ».

Ces liens entre les deux hommes interrogent particulièrement l’avocate Marie Dosé, car en 2013, Cheikh Ag Haoussa est aussi connu pour ses liens étroits avec les forces en présence à Kidal, à savoir les cadres militaires des Nations unies et ceux de l’armée française.

Vu avec le chef du commando, le matin, Cheikh Ag Haoussa a un autre lien avec cette journée, explique Marie Dosé : « Ce même 2 novembre 2013, après le double assassinat, il a été appelé par les forces françaises sur les lieux du crime pour reconnaître le véhicule des ravisseurs et l’identité de son propriétaire. Donc, ce personnage, nous nous y intéressons particulièrement et nous demandons au magistrat instructeur de s’y intéresser également. »

Cheikh Ag Aoussa a trouvé la mort, à la suite de l’explosion de sa voiture, le 8 octobre 2016, alors qu’il sortait d’une réunion au camp de la Minusma, à Kidal. Ses proches ont toujours affirmé que son véhicule avait été piégé à l’intérieur de la base onusienne.

Pour les parties civiles, la priorité est d’obtenir la levée du secret défense sur des éléments, des notes ou des rapports de la Minusma et de l’armée française dans lesquels Cheikh Ag Haoussa serait cité.

Le secret défense « nid à fantasmes »

Dans l’enquête sur ce double assassinat, si des pièces ont été déclassifiées sur les actions menées par l’armée française, le 2 novembre, et ont permis des avancées, d’autres éléments ont été « caviardés », c’est-à-dire raturés et sont donc difficilement compréhensibles.

Pour Danielle Gonod, les refus répétés de la levée du secret défense sont le nœud de cette affaire judiciaire : « Depuis le début, nous demandons la déclassification des rapports du 2 novembre de l’armée française, des forces spéciales. On nous dit que ces rapports n’existent pas et que nous demandons donc quelque chose que l’on ne peut pas obtenir, car ils n’existent pas. C’est effrayant et désastreux pour l’avancement de la vérité, car plus vous cachez de choses, plus vous pouvez imaginer n’importe quoi. C’est une usine à fantasmes, ce silence. »

Dans ce sens, lors de la conférence de presse, Maître Marie Dosé a ainsi évoqué une déclaration faite, en 2016, devant des membres de l’association Les amis de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon, par Jean-Yves Le Drian, qui était ministre de la Défense, en 2013 : « Ils [Ghislaine Dupont et Claude Verlon] ont été trahis. Cette phrase de Jean-Yves le Drian résonne encore en nous. Nous voulons savoir qui a trahi qui et dans quelles circonstances ? ».

Les parties civiles espèrent donc de nouvelles déclassifications pour permettre au juge d’instruction d’enquêter sur d’éventuelles complicités, sur des ramifications entre des responsables locaux comme Cheikh Ag Haoussa, les commanditaires des enlèvements et le commando des ravisseurs.

Le dernier acte judiciaire posé par les parties civiles va d’ailleurs dans ce sens. En octobre, elles ont demandé la levée du secret défense en France pour Mohammed Ag Hellah, membre présumé du groupe jihadiste Ansar Dine et chef d’un campement où les ravisseurs auraient pu se replier, à moto, après le double assassinat.

Après douze ans d’enquête, des zones d’ombre planent donc toujours sur les assassinats de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon, mais l’avocate Marie Dosé garde espoir et estime que le temps peut permettre des avancées : « Le temps permet aux uns et aux autres de parler, surtout ceux qui ont peur. Donc, il faut faire confiance au temps et il faut continuer à travailler. »

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Remise du Prix de l’Association des Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon

Par Danièle Gonod, Présidente de l’Association Les amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon

Dakar, Sénégal, le 2 novembre 2025

Chers amis,
Douze ans après la mort de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, nos amis, nos proches, nos collègues, l’association reste totalement engagée dans la recherche de la vérité sur le drame de Kidal et dans son travail mémoriel.
La conférence de presse, organisée le 29 octobre à la Maison des Journalistes à Paris, a permis de faire le point sur l’enquête avec notre avocate Maître Marie Dosé.
Un nouveau juge, Monsieur Valery Muller, est en charge de notre dossier depuis mars 2025.
Après l’étude de la téléphonie, les témoignages de sources récentes, viennent conforter la découverte de l’importance du réseau criminel responsable. De nouvelles demandes d’actes ont été effectuées, et nous attendons toujours le résultat de l’appel concernant la demande de déclassification de décembre 2024.
Les investigations et les auditions se poursuivent, et nous espérons une rencontre prochaine du juge et des parties civiles.
Lors de notre conférence de presse, Nathalie Prévost, journaliste d’investigation, spécialiste du Sahel et Elisabeth Borrel, membre du collectif « Secret Défense : un enjeu démocratique » auquel nous participons, ont par ailleurs apporté leur éclairage sur notre dossier.
Par ailleurs, nos représentantes Annick Barret et Danièle Gonod ont participé, au Sénégal, aux évènements organisés en mémoire de nos amis, lors de la Journée Internationale de Lutte contre l’impunité des crimes commis contre les journalistes.

Le REJI (réseau des journalistes d’investigation africains, créé par les anciens lauréats de la bourse RFI) nous a invités le 31 octobre à une conférence sur « Conflits et terrorisme en Afrique : les défis des journalistes », dont la qualité des intervenants et des débats a été remarquable sur un sujet aussi sensible.

Le 2 novembre, le deuxième « Prix de l’association des Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon » en partenariat avec la Bourse Dupont-Verlon de RFI a été décerné à Dakar.
Ce prix récompense deux jeunes professionnels africains, journaliste et technicien, par la dotation d’un matériel utile dans leur exercice professionnel quotidien. Cette année, leur a été remis un kit enregistreur professionnel, qui a été particulièrement apprécié après leur formation orientée, entre autres, sur la prise de son.

Dakar le 2 novembre 2025
Annick Barret
Annick Barret à Dakar le 2 novembre 2025

Lors de la cérémonie de remise du Prix et de la Bourse à Dakar, Annick Barret, représentant Marie Solange, la mère de Ghislaine, et Apolline Verlon, fille de Claude, ont pris la parole en leur mémoire avec beaucoup d’affection et de tendresse.

Adjoua Marie-Christelle Kouamé

Le prix de l’association, catégorie journaliste, a été remis à Adjoua Marie-Christelle Kouamé (Côte d’Ivoire) journaliste à Abobo FM à Abidjan pour son reportage « Migrants, la réalité amère du retour au pays ».

Demba Sarr

Le prix de l’association, catégorie technicien, a été remis à Demba Sarr (Sénégal) technicien à la RTS dans la région de Kaffrine (Sénégal) pour « Soum Bé Diane quand le bois ne nourrit plus le sculpteur ».


Tous deux ont été choisis, non seulement pour la qualité de leur production, mais aussi pour leur motivation, leur investissement et leur détermination dans leur parcours professionnel à défendre un journalisme intègre et exigeant comme le faisaient Claude et Ghislaine.
Ils ont été vivement applaudis par leurs amis stagiaires, avant la remise de la Bourse RFI à la journaliste Carine Kogne (Camerounaise) et au technicien Johannes Amos Kodjo (Bénin).

Annick Barret, Demba Sarr, Danièle Gonod et Adjoua Marie Christelle Kouame
Annick Barret, Demba Sarr, Danièle Gonod et Adjoua Marie Christelle Kouame

UN RÉSEAU CRIMINEL ET FAMILIAL DERRIÈRE LE MEURTRE DES JOURNALISTES DE RFI

Edito du 31 octobre 2025

https://afriquexxi.info/Ghislaine-Dupont-et-Claude-Verlon-victimes-d-un-reseau-criminel-et-familial

Par Nathalie Prévost

L’enquête sur le double enlèvement suivi de l’assassinat des journalistes de RFI Ghislaine Dupont et Claude Verlon, le 2 novembre 2013, à Kidal, dévoile peu à peu un réseau criminel et familial méthodique – malheureusement toujours d’actualité – qui en dit beaucoup sur la société de la région et ses ambiguïtés, ainsi que sur le cynique commerce des rançons d’Al-Qaida au Sahel. À l’occasion d’une conférence de presse, le 29 octobre, l’association qui rassemble les amis de Ghislaine et Claude, partie civile dans le dossier instruit au pôle antiterroriste du tribunal judiciaire de Paris, a livré plusieurs nouvelles informations.

Les investigations sur la téléphonie, bien que très laborieuses, ont finalement établi l’étendue du réseau responsable de l’enlèvement, au-delà des quatre ravisseurs et du commanditaire, Seidane Ag Hita, déjà identifiés dans le dossier. Le crime a été préparé très en amont du rapt, et les deux journalistes étaient suivis et surveillés dans leurs déplacements dès leur arrivée à Kidal, le 29 octobre.

Les fadettes de la compagnie de téléphonie Malitel prouvent qu’à partir du 29 octobre au matin le téléphone portable (retrouvé dans le véhicule en panne) du chef du commando et chauffeur du pick-up des ravisseurs, Baye Ag Bakabo, était régulièrement connecté, plusieurs fois par jour, avec une demi-douzaine d’autres appareils bornant à Kidal pour de brèves conversations et, le 29 et le 31, avec un numéro algérien, pour des échanges plus longs, comme s’il rendait compte à son commanditaire (ou chef hiérarchique).

Baye Ag Bakabo.
Baye Ag Bakabo © DR

L’homme qui faisait le guet et qui a probablement donné le top de l’enlèvement, le 2 novembre, à la sortie de l’interview d’un notable indépendantiste local, s’appelait Hamadi Ag Ma. Il a été tué en 2017 dans des affrontements entre factions touareg loyaliste et indépendantiste et il avait été, en 2012, le garde du corps de Bilal Ag Acherif, le chef du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA). Ag Ma a risqué sa vie dans les combats contre les djihadistes du Mujao en 2012, à Gao, et il a pourtant participé au rapt crapuleux de novembre 2013, revendiqué par Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi). Quand le ministre français de la Défense de l’époque, Jean-Yves Le Drian, s’est exclamé « ils ont été trahis », c’était peut-être à cela qu’il faisait allusion.

En réalité, Hamadi Ag Ma illustre particulièrement bien les ambivalences de la société touareg de Kidal, de certains de ses acteurs politiques et de beaucoup de ses cadres militaires. Si Ag Ma rallie les ravisseurs djihadistes de Ghislaine et Claude, c’est pour des raisons qui n’ont rien de politique ni de religieux : l’appât du gain, au cœur du business des otages – bien documenté, notamment, par le témoignage d’Olivier Dubois –, mais aussi les relations familiales. Ag Ma a grandi dans la maison de Seidane Ag Hita, le commanditaire cité plus haut. Leurs grands-pères sont frères. Ag Ma est particulièrement proche du jeune frère de Seidane, Cheikh Ag Hita, et les deux hommes s’activent ensemble dans des affaires de trafic de drogue. Ag Ma était tout cela à la fois : il est mort pour l’Azawad, a combattu pour la cause, mais il a aussi grandi auprès de celui qui est devenu le bras droit de Iyad Ag Ghali – le tout-puissant chef de la galaxie d’Al-Qaida au Sahel –, il s’est affairé dans la drogue et le crime et a prêté main forte à un enlèvement contre rançon. Car Al-Qaida, sous des dehors religieux et idéologiques, utilise les méthodes de la mafia calabraise. Pour l’argent.

Seidane Ag Hita, en octobre 2020
Seidane Ag Hita, en octobre 2020, accueillant plus de 200 prisonniers djihadistes libérés contre quatre otages. © Capture d’écran, vidéo d’Aqmi

Un autre personnage, plus éminent, apparaît de plus en plus au centre de la photo : Cheikh Ag Haoussa, tué dans un attentat à l’explosif – qui ressemble comme deux gouttes d’eau à une opération de service secret – en sortant d’une réunion au camp de la Minusma, toujours à Kidal, le 8 octobre 2016, trois ans après le meurtre de Ghislaine et Claude. L’homme avait fière allure et était très connu dans les mouvements touareg. Il avait combattu aux côtés de Iyad Ag Ghali dans les années 1990, puis en 2007-2009 au sein de l’Alliance démocratique du 23 mai pour le changement. En 2012, quand Iyad Ag Ghali crée Ansar Dine pour dribbler un MNLA renforcé par l’arrivée de centaines de soldats de l’armée libyenne de retour dans le nord du Mali, Cheikh Ag Haoussa le rejoint et devient son bras droit. Il est soupçonné, notamment, d’avoir dirigé la prise sanglante de la garnison d’Aguelhoc.

Mais, en janvier 2013, l’armée française entre en scène. La troupe de Iyad Ag Ghali est dispersée. Serval occupe Kidal, désormais quadrillée par les rivaux indépendantistes de Iyad Ag Ghali revenus de leur exil à la frontière algérienne. L’état-major du MNLA contrôle les véhicules, relève les numéros, enregistre les nouveaux venus. Parmi ces derniers, beaucoup sont d’anciens combattants d’Ansar Dine recrutés par Iyad Ag Ghali dans sa communauté des Ifoghas et blanchis par une nouvelle étiquette, celle du Haut Conseil pour l’unité de l’Azawad (HCUA). Cheikh Ag Haoussa est, sans surprise, le chef d’état-major militaire du nouveau mouvement. Très vite, l’homme s’impose naturellement comme un interlocuteur central de la Minusma et de Serval.

Ghislaine Dupont l’avait interviewé le 30 octobre. Le lendemain, elle avait dit de lui à sa rédaction : « Le personnage est glaçant. » Le matin de l’enlèvement, le 2 novembre, Cheikh Ag Haussa est vu dans son propre véhicule en compagnie du chef des ravisseurs, Baye Ag Bakabo, devant le camp de la Minusma, où il entre seul, tandis que Bakabo l’attend dans la voiture. Les soldats français interrogés par le juge ont déclaré que, juste après l’assassinat, ils avaient vu, chose notable, la voiture de Cheikh Ag Haoussa revenant à Kidal depuis la route de l’aéroport, à l’est de la ville. C’est à 12 km dans cette direction que les corps des deux journalistes ont ensuite été retrouvés par l’armée française, à proximité du véhicule en panne de moteur, identifié par le même Cheikh Ag Haoussa. À en croire un témoin, Cheikh Ag Haoussa jouait toutes les cartes en même temps mais n’était loyal, en réalité, qu’à son ami Iyad Ag Ghali. À Kidal, il cherchait à affaiblir le MNLA, dont il jalousait les appuis français et onusiens et l’influence dans la ville.

Cheikh Ag Haoussa
Cheikh Ag Haoussa © DR

L’enlèvement a été revendiqué par un autre proche de Iyad Ag Ghali, son cousin chef de katiba d’Al-Qaida, Abdelkrim Taleb (le Touareg), dont l’unité a été, après la mort de ce dernier, confiée au commandement de Seidane Ag Hita, désormais numéro deux de Iyad. Le chef du commando, Baye Ag Bakabo, a lui-même été recruté par Seidane, selon un témoin, après un séjour en prison pour une affaire de drogue, où il a partagé sa cellule avec un neveu de Seidane, arrêté, lui, pour une affaire d’otages. Les deux Touaregs détenus à Bamako, très loin de leur base, ne pouvaient que fraterniser. À sa sortie de prison, Bakabo embrasse la cause djihadiste, se défait des biens acquis dans le trafic de drogue et devient chauffeur pour Al-Qaida : lorsqu’il revient, lui aussi, à Kidal, après la débâcle de Konna, en janvier 2013, il s’enregistre auprès du MNLA comme militant du HCUA et fournit le numéro de châssis du pick-up qui deviendra le tombeau des deux Français.
Le puzzle est presque assemblé. Il reste à éclaircir les circonstances de la fuite des auteurs de l’assassinat, sans doute recueillis par deux motos dans le désert, et à identifier quelques complices. Trois des membres du commando sont morts, la plupart sous les balles et les bombes de l’armée française. C’est aussi le cas d’Abdelkrim Taleb, de Cheikh Ag Haoussa et du guetteur multicarte, tué, lui, dans des combats entre Touaregs.

Mais il reste un survivant du commando. Hamadi Mohamed combat dans la katiba Ansar Dine, sous le commandement de Seidane Ag Hita, dans le fief de Iyad Ag Ghali, dans l’extrême nord de la région de Kidal. Le 14 juillet dernier, il a participé à une embuscade contre les forces armées maliennes à 40 km de Kidal. Seidane Ag Hita et Iyad Ag Ghali sont eux aussi toujours vivants. Ils continuent de prendre et de vendre des otages. Au Mali, ces derniers sont désormais Émiratis, Iranien, Indiens, Chinois, Bosniaques. Trois d’entre eux ont été libérés hier à Gao, moyennant rançon.

L’enquête française, douze ans après, peut sembler à certains un peu vaine. Dans le Mali en flammes, quel procès espérer ? La France et la Minusma refusent toujours, au nom du secret défense, de déclassifier les rapports d’enquête produits à chaud sur le terrain, pour des raisons qu’on peine à comprendre. Si ce n’est, peut-être, la révélation de leurs relations coupables avec des informateurs jouant double ou triple jeu et impliqués dans le crime. Pourtant, à Kidal comme à Bamako, la vérité sur le double meurtre est nécessaire. Car les acteurs n’ont pas changé. Et ils tiennent le destin du Mali entre leurs mains.

Agnès Callamard dans les coulisses de l’ONU

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-18-20-un-jour-dans-le-monde/le-18-20-un-jour-dans-le-monde-du-mercredi-09-avril-2025-1107347

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-enjeux-internationaux/justice-internationale-l-onu-peut-elle-encore-combattre-l-impunite-9325843

https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-18-20-un-jour-dans-le-monde/le-18-20-un-jour-dans-le-monde-du-mercredi-09-avril-2025-1107347

https://rfi.my/BZSw.E

10 ans après l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, journalistes de RFI tués au Mali, il est temps de déclassifier !

Danièle Gonod, Présidente de l’association “Les Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon”.

Ce lundi 30 octobre 2023, à l’invitation de Nathalie Goulet, Sénatrice de l’Orne et de l’association “Les Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon”, s’est tenue une conférence de Presse sur la liberté de la Presse au Sahel au Palais du Luxembourg.
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C’est dans la salle René Monory, au Palais du Luxembourg qu’étaient réunis : Nathalie Goulet, Sénatrice de l’Orne, Marie-Solange Poinsot, mère de Ghislaine Dupont, Marie-Pierre Ritleng, sœur de Claude Verlon, Marie Dosé, avocate de l’association “Les Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon”, Dominique Pradalié, Présidente de la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ), Arnaud Froger, Chef du bureau d’investigation de RSF et Danièle Gonod, présidente de l’association “Les Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon”, pour répondre aux questions des journalistes à l’occasion des 10 ans de l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, en novembre 2013 lors d’un reportage pour RFI au Nord-Mali.Après un propos introductif de Nathalie Goulet, Danièle Gonod, Présidente de l’association “Les Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon”, a rappelé :“Depuis 10 ans notre détermination est totale : nous voulons la levée du Secret-défense afin de savoir quels sont les motifs et les circonstances de cet assassinat.”“Il est désastreux que dans ce dossier, le temps et la raison d’État imposent leur loi.”
Marie-Solange Poinsot, la mère de Ghislaine Dupont ajoute : “Me voilà une vieille Maman, qui depuis 10 ans pleure sa fille sans connaître les circonstances de sa disparition.”Tandis que Marie-Pierre Ritleng, la sœur de Claude Verlon ajoute : “J’espère qu’un jour les suspects seront arrêtés, et que nous, les familles, nous pourrons les entendre.”“Suite aux demandes de déclassification, les résultats et réponses obtenus sont très partiels. Il est très compliqué de ne pas avoir le sentiment qu’on nous cache des choses.”
Marie Dosé, l’avocate de l’association “Les Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon”, rappelle que : “L’exploitation des données téléphoniques, obtenus il y a seulement 4 ans, montre que ce n’est pas un acte réalisé par un commando isolé. Ghislaine Dupont et Claude Verlon étaient surveillés bien avant leur disparition. Cet attentat a bien été commandité.”“Nous n’avons toujours aucune réponse de l’ONU concernant les photos prises par la MINUSMA à Kidal avant l’enlèvement. Le magistrat principal demande ces éléments, sans aucune réponse, depuis 4 ans. Ce manque de coopération nous choque.”“L’absence de coopération judiciaire avec le Mali bloque l’enquête”.
Nathalie Goulet, Sénatrice de l’Orne, touchée par les propos des familles, ajoute : « Je vais demander au Président du groupe d’amitié entre la France et l’Afrique de l’Ouest de vous recevoir pour relayer vos demandes auprès de l’ensemble des élus membres de cette commission ». « Je vais également saisir notre représentation au service des renseignements ». « Je n’ai pas l’intention de rester inactive après ce que j’ai entendu ».
Dominique Pradalié, Présidente de la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ) est revenue sur le combat mené par la FIJ : “Depuis 10 ans, nous demandons la création d’une convention pour la surveillance du Secret-défense. Une convention qui est capable de demander aux États de rendre des comptes sur la protection des renseignements et qui dispose d’une commission d’enquête indépendante.”“La France ne souhaite pas signer la proposition de résolution des Nations Unis qui permettrait la création d’une convention. Si on n’obtient pas ça, bientôt il n’y aura plus de journalisme d’investigation.”
De son côté, Arnaud Froger, Chef du bureau d’investigation de RSF, considère que :“C’est inacceptable que ces demandes de l’enquête et du juge, après des années et des années, restent sans réponse.”“Il est devenu quasiment impossible de faire du journalisme au Sahel où une dizaine de journalistes ont été tués en 10 ans, et plus d’une centaine arrêtés. Cet espace, pourtant si important, est en train de devenir l’une des plus grande zone du monde non-information.”

« Nous attendions la justice, pas la vengeance »

Dans une lettre ouverte à la ministre des armées, Florence Parly, l’Association des amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon regrette que l’élimination par les militaires français d’un cadre du groupe Al-Qaida au Maghreb islamique, l’un des assassins des reporters tués en 2013, empêche « la vérité d’un procès ».

Publié le 22 juin 2021 à 20h00 – Mis à jour le 23 juin 2021 à 09h25

https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/06/22/journalistes-de-rfi-tues-au-mali-nous-attendions-la-justice-pas-la-vengeance_6085255_3232.html

Tribune. Madame la Ministre, nous avons été surpris par les termes de votre annonce, ce 11 juin 2021, sur l’élimination par les militaires français de Baye Ag Bakabo, l’un des cadres du groupe Al-Qaida au Maghreb Islamique [AQMI]. Selon vous, « la neutralisation » de l’un des assassins de Ghislaine Dupont et Claude Verlon « met fin à une longue attente », depuis le drame survenu à Kidal le 2 novembre 2013. Mais nous attendions la justice, pas la vengeance.

Nous attendions la vérité d’un procès, pas l’élimination physique de ce cadre djihadiste désigné comme l’un des principaux chefs opérationnels de l’enlèvement et de l’assassinat des envoyés spéciaux de Radio France internationale à Kidal, au nord du Mali.

Depuis novembre 2013, ce nom – avec une poignée d’autres – était au centre des informations judiciaires antiterroristes diligentées en France et au Mali. Nous espérions donc, depuis longtemps, son interpellation, son extradition, sa mise en examen et sa judiciarisation en France. Pas cette élimination, qui laisse derrière elle un océan de questions sans réponse et une quête de la vérité en deuil. Cette « longue attente », nous la vivons donc intensément. Mais elle n’est pas la même que la vôtre.

Madame la Ministre, nous savons que la mort de Baye Ag Bakabo est un soulagement pour les soldats français, maliens et onusiens qui combattent au Mali. Le 5 juin, quand ce chef djihadiste a été tué, il préparait, semble-t-il, une attaque contre la base des casques bleus de la Minusma à Aguelhok, au nord du Mali.

« Seuls des interrogatoires auraient pu nous restituer la vérité sur les circonstances de la mort des nôtres »

En frappant cet individu et ses compagnons d’armes, les forces spéciales françaises ont donc sauvé sans doute des vies humaines dans les rangs de l’ONU. Nous ne sous-estimons pas la tâche écrasante des forces armées françaises. Et nous n’ignorons pas non plus la douleur des familles de tous les soldats morts au Sahel, notamment les cinquante-cinq soldats français tombés depuis le 11 janvier 2013.

Mais Madame la Ministre, comprenez que nous ne soyons pas dans une logique de guerre. Après la mort d’Abdelkrim le Touareg, le 18 mai 2015, voici venue l’élimination de Baye Ag Bakabo. Les commanditaires et les exécutants de ce double assassinat meurent les uns après les autres : vous vous en félicitez, nous le déplorons.

Nous redoutons par-dessus tout de ne jamais connaître la vérité sur les circonstances de la mort des nôtres, sur les tenants et aboutissants de leurs assassinats, mais aussi, peut-être, sur des éléments cruciaux pour nous : leurs ultimes mots, gestes et regards. Seuls des interrogatoires auraient pu nous les restituer. Ces opérations de « neutralisation » nous privent de l’essentiel.

La probabilité que ces interrogatoires puissent se tenir un jour, et plus encore la perspective d’un procès s’amenuisent d’année en année. Certes, dans chaque camp, la guerre est implacable, mais nous demeurons dans le camp de la justice, pas dans celui de la vengeance. Quels que soient notre peine et notre ressentiment, nous restons des citoyens français attachés à l’Etat de droit et au respect de ses règles. Nous ne pouvons donc nous satisfaire d’une mise à mort programmée, qui est aujourd’hui rendue effective.

Le 29 novembre 2017, au sujet des assassins de nos deux amis, Claude et Ghislaine, le président de la République, Emmanuel Macron, a affirmé avec solennité : « L’engagement de la France est entier, nous les retrouverons et ils paieront et nous éluciderons tout ce qui doit être élucidé. Je veux ici m’engager très solennellement. La France met tout en œuvre pour que toute la vérité soit faite sur cette affaire. La France met tout en œuvre pour pouvoir capturer les autres commanditaires de ces crimes. »

Aujourd’hui, nous savons qu’au moins deux protagonistes du drame de Kidal sont toujours en vie. Parmi eux, figure Sedane Ag Hita, le numéro deux du Groupe de soutien de l’islam et des musulmans, dirigé par Iyad Ag Ghali et affilié à AQMI. En octobre 2020, Sedane Ag Hita a été un interlocuteur politique de Bamako et de Paris, à l’occasion de la libération des otages Sophie Pétronin, Soumaïla Cissé, Luigi Maccalli et Nicola Chiacchio. « Capturer », « élucider »… Nous continuons d’attendre et d’espérer que l’engagement du président de la République soit honoré. Nous vous prions d’agréer, Madame la Ministre, l’expression de notre haute considération.

L’Association des Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, partie civile dans l’enquête sur l’assassinat des journalistes français Ghislaine Dupont et de Claude Verlon, le 2 novembre 2013 au Mali.

Collectif

Ne rien lâcher !

Les porte paroles de l’association font le point sur le dossier, sept ans après le double assassinat, et rappellent l’insupportable : des tueurs et des commanditaires sont connus, libres et parfois en cours de réhabilitation.

By La rédaction de Mondafrique -12 novembre 2020

https://mondafrique.com/les-tueurs-de-ghislaine-dupont-et-claude-verlon-sont-identifies/?fbclid=IwAR3rznhy4ZTlalEOLD_wha59r14jRhbjHXkJnAJQ4WiQGp83a69qr9wY8d4

« Ne rien lâcher ». Voici ce que demandent Danièle Gonod, Laurence Lacour et Pierre-Yves Schneider, porte-paroles de l’association « Les Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon »alors qu’on connait désormais les identités des assassins au Mali de ces deux courageux journalistes

Cette association est née début 2014. Elle regroupe des membres de leurs familles, des amis d’enfance, des collègues. Ses objectifs : rendre hommage aux deux reporters morts dans le cadre de leur mission d’informer, mais surtout exiger que toute la vérité soit connue sur ce double meurtre et que les tueurs et leurs commanditaires soient jugés. L’association est l’une des parties civiles avec laquelle la justice doit compter pour avancer

« Il ne faut pas se voiler l’autruche ! » C’était l’une des expressions favorites de Ghislaine qui aimait utiliser mais aussi détourner les dictons populaires français ou africains. Celui-là exprimait tout autant sa ténacité professionnelle et sa volonté de ne jamais se laisser berner, que son humour. Durant 30 ans de journalisme radio, sur le terrain ou en studio, ces qualités que tous lui reconnaissaient ont conforté sa réputation, tout autant auprès de ses auditeurs et auditrices en Afrique qu’auprès de responsables : ministres, généraux ou hommes d’Etat du continent qui l’ont appréciée mais aussi crainte et peut-être parfois détestée.

Un autre trait de son caractère était son refus de se mettre en avant. Elle méprisait pour cela les tendances« people » et la vedettisation des  journalistes de l’audiovisuel, défendant une forme plus modeste, rigoureuse et discrète d’un journalisme de service public.

Une posture et un attachement à la rédaction de Radio France Internationale qui l’avait sûrement empêché de se défendre comme elle aurait pu quand elle fut mise au placard de la Radio mondiale à cause de son traitement impartial de l’actualité politique en RDC, République Démocratique du Congo. C’était à l’époque des Présidents Kabila là-bas, et Sarkozy ici.

Amnésie quasi générale, sept ans après

Au printemps 2013, autre époque, Ghislaine avait été nommée sans tapage conseillère éditoriale du service Afrique de la rédaction de RFI.

Tout cela pourrait-il expliquer la discrétion, si ce n’est l’amnésie quasi générale sept ans après, concernant l’assassinat de Ghislaine et de Claude Verlon (lui même technicien radio de reportage aussi talentueux et modeste que bon vivant), alors que chaque semaine de cet automne 2020 nous rappelle les crimes et les violences dites « terroristes » qui n’ont cessé de croître ici comme au Sahel depuis 2013 ? De fait, depuis le meurtre à l’arme automatique dans le désert de nos deux ami-es. Celui-ci n’était-t-il pas un sinistre préambule ?

Le samedi 2 novembre 2013, à 13h05, Ghislaine, 57 ans et Claude, 55 ans, étaient donc enlevés en pleine ville de Kidal, place forte de l’influence touareg au nord du Mali, à l’issue de l’interview d’un notable, avant d’être assassinés quelques minutes plus tard, à 10 km vers l’est. Ghislaine et Claude, tous deux passionnés par leur métier et travaillant en pleine confiance, y séjournaient pour la seconde fois en trois mois, avec l’objectif premier d’enregistrer des émissions sur la réconciliation nationale à l’occasion des élections législatives. Kidal, petite ville au milieu du désert, mais au cœur de la zone de conflit inter malien huit mois après le début de l’opération Serval menée contre l’avancée de djihadistes armés vers le sud. Une région redevenue calme ou du moins sous contrôle conjoint des forces françaises et de celles de l’ONU (Minusma).

C’est aussi durant cette même semaine, et dans cette même région désertique, qu’a eu lieu le mardi 29 octobre la libération effective des quatre derniers « otages d’Arlit », évènement capital du calendrier politique et médiatique, plusieurs fois remis depuis l’élection présidentielle française de 2012. En débarquant à Bamako avec Claude le vendredi précédent, Ghislaine savait ce dénouement imminent. Bien naturellement, elle s’y intéressait de près, en particulier cherchant des informations sur les négociations – politiques et financières –  qui l’ont alors permis … et qui restent encore aujourd’hui mystérieuses, en particulier à cause de la multitude d’acteurs concernés. On se souvient des questions posées dans l’enquête « Otages d’Etat » diffusée dans l’émission « Envoyé spécial » sur France 2 en février 2017.

Le duo d’envoyés spéciaux de RFI constituait aussi l’une des deux seules équipes de reporters sur place ces jours-là à Kidal.

Rompant ces jours-ci le silence médiatique et celui des autorités, tant françaises que maliennes, à l’occasion de la date anniversaire du double meurtre de Kidal, le 2 novembre – qui est aussi devenue à l’initiative de l’ONU, La Journée Internationale sur la fin de l’impunité des crimes contre les journalistes – certains titres de presse africaine ou française ont évoqué à nouveau, mais trop brièvement, les zones d’ombres du dossier et la trop lente avancée de l’enquête, ce que nous ne cessions de déplorer année après année. Si cela est toujours vrai, ce constat nous semble désormais incomplet et susceptible de fausser la connaissance de notre affaire au regard de l’évolution de l’instruction judiciaire, des réalités maliennes d’aujourd’hui et de notre propre travail d’enquête et de meilleure compréhension du dossier.

Les tueurs et leurs commanditaires sont nommés, identifiés et bien connus

L’instruction judicaire avance. A un rythme désormais appréciable ces derniers mois, au regard des nombreux et lourds dossiers confiés par ailleurs aux juges anti terroristes Jean-Marc Herbaut et David De Pas, insistent nos avocates Me Marie Dosé et Me Raffaelle Guy. De même, le juge malien chargé du dossier serait désormais un professionnel tenace, bien que manquant cruellement de moyens.

Pour la première fois, en tout cas depuis l’enquête préliminaire effectuée à Kidal par les gendarmes maliens et la DGSI fin 2013, un militaire, l’un des premiers témoins directs des suites de l’enlèvement et de la découverte des corps, a été entendu longuement par le juge au début de l’été 2020.

D’autres auditions en cours ou à venir sont-elles susceptibles de lever toutes les ambiguïtés sur la réaction et donc la mise en mouvement des différentes forces en présence le 2 novembre après l’enlèvement, près de l’aéroport puis sur la route de Tin-Essako ?

L’une des questions essentielles, mais pas la seule, porte sur le rôle exact des forces spéciales françaises et sur la forme de leur intervention après l’annonce immédiate de l’enlèvement. Cette intervention, toujours aussi peu compréhensible pour ce que nous en savons (d’autant qu’elle a toujours été cachée aux familles par les plus hautes autorités de l’Etat) est désormais un fait connu, qu’ont révélé des journalistes de RFI en juillet 2019 et que les juges ont bien enregistré et retenu.

Le secret défense sera t il encore évoqué à l’avenir, ralentissant ou interdisant d’autres investigations ?

Pour quelle raison les ravisseurs auraient-ils décidé soudain de tuer  Ghislaine et Claude  et donc leur « trésor de guerre » alors que la thèse de la panne provoquant leur panique nous semble toujours discutable ?

Si les circonstances de l’enlèvement et des assassinats demandent toujours à être précisés, c’est bien parce que les motifs des ravisseurs devenus tueurs ne le sont pas non plus. 

En revanche, contrairement aux affirmations lues ici ou là, ces ravisseurs ont bien été identifiés ainsi que les chefs du commando et au moins deux des commanditaires de l’enlèvement. Leurs noms sont connus, ils ont été publiés depuis longtemps et ce n’est donc pas violer le secret de l’instruction que d’énumérer parmi les premiers ceux de Mahmoud ag Mohamed Lamine Fall, Al Hassan ag Tokassa, Hamadi ag Mohamed ainsi que Baye ag Bakabo, Seidane ag Hita  et Abdelkrim le Touareg.

Ce dernier, à l’époque chef régional d’AQMI, aurait été tué dix-huit mois plus tard en mai 2015 par l’armée française, ainsi que les deux premiers cités (l’un d’eux a sans doute disparu dans un accident de voiture), tandis que les trois autres, selon nos informations les plus récentes, courent toujours…

Libres et poursuivant leur cheminement criminel dans la région depuis sept ans, du côté de la frontière algérienne ou même à Kidal. A l‘exemple de Baye Ag Bakabo, propriétaire du véhicule des ravisseurs et premier suspect dans la chronologie de cette affaire, selon les déclarations des autorités françaises et du parquet antiterroriste avant même que ne débute l’instruction judiciaire. Un personnage trouble, souvent soupçonné d’être un agent de renseignement (voir l’enquête de la cellule d’investigation de Radio France de septembre 2019), mais on ne sait toujours pas trop au service de qui !

Plus important et plus troublant : toujours en liberté lui aussi, l’autre présumé organisateur de l’enlèvement, Seidane ag Hita, devenu depuis, le principal lieutenant de Iyad Ag Ghaly (lui même « ennemi public numéro 1 » au Sahel, disait-on encore récemment dans de nombreuses capitales). Tellement libre qu’il a donc pu négocier au nom du GSIM (Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans) et de son chef la libération récente d’otages (dont Soumaïla Cissé, le leader de l’opposition malienne, Sophie Pétronin et les Italiens Nicola Chiacchio et Pier Luigi Maccalli) contre l’affranchissement de plus de 200 détenus sortis des différentes prisons du pays, y compris des geôles de la sécurité intérieure malienne. Des négociations racontées par des confrères maliens mais aussi par des journalistes de Médiapart, de Jeune Afrique et de Mondafrique. Des discussions qui se sont étalées de mars à septembre 2020, entre plusieurs émissaires du pouvoir de Bamako, avant et après la chute du Président IBK en août. Ainsi, personne ne peut croire que l’identité et la personnalité du principal interlocuteur du côté des djihadistes armés, Seidane ag Hita en personne, soit resté inconnues des services de renseignement de tous bords.

Le même et sa bande qui ont tué Philippe Verdon

Seidane ag Hita est un personnage central, apparu assez tôt dans l’affaire de l’enlèvement et de l’assassinat de Ghislaine et Claude, bien que ce fut nié les premiers temps par les différentes autorités de l’Etat que notre association a pu rencontrer, à l’Elysée en particulier. Seidane ag Hita, ancien sous-officier de l’armée malienne, dont la petite bande, devenue aujourd’hui katiba à part entière, du fait, dit-on, de ses succès, s’est spécialisée dans la prise et la garde d’otages aux côtés, tout d’abord, d’Abdelkrim le Touareg. Seidane, impliqué dès 2011 dans le rapt de Serge Lazarevic et de son compagnon d’infortune Philippe Verdon (probablement tué par cette même bande au printemps 2013), mais aussi, selon plusieurs sources, dans la surveillance des derniers otages d’Arlit quelques jours ou semaines avant la tragédie de Kidal.

Seidane ag Hita, qui voulait aussi obtenir la libération de ses deux neveux emprisonnés à Bamako, l’obtiendra finalement en décembre 2014, l’otage Serge Lazarevic étant libéré en contrepartie, un an après le double assassinat de Ghislaine et Claude pour lequel la responsabilité de ce djihadiste armé était déjà fortement présumée.

Souvenons-nous de la petite phrase de François Hollande, Président de la République, relevée dans le livre verbatim « Un Président ne devrait pas dire ça » de Gérard Davet et Fabrice Lhomme:« On a le cas Lazarevic, sans doute détenu par ceux qui ont tué les deux journalistes et qui avaient tué Verdon… »

Si la remise en liberté massive de plus de 200 détenus parmi lesquels des hommes prêts à reprendre les armes inquiète désormais beaucoup de monde au Mali et ailleurs, la réhabilitation – ou ce qu’on pourrait appeler le blanchiment – en cours d’un criminel présumé comme Seidane ag Hita nous scandalise et nous insupporte, comme elle devrait insupporter tout journaliste ou citoyen malien ou français. Quelques soient les évolutions politiques en cours au Sahel, il n’est pas acceptable que la recherche de la paix et donc de la réconciliation puisse s’envisager – mais cela semble être le cas selon de nombreux observateurs – sur le dos de victimes innocentes au mépris de la justice la plus élémentaire. Ni celles qui est due aux morts et blessés des attentats de Bamako, Ouaga, Grand Bassam et autres massacres de populations civiles africaines, aux nombreux soldats quelque soit leur nationalité, tombés sur place, ni celle due à Ghislaine journaliste, et à Claude, technicien radio, pour laquelle leurs mères, leurs familles et nous mêmes continuons à lutter souvent trop seuls, depuis sept ans.

« Les enquêteurs doivent présumer que ces crimes sont liés au travail du journaliste, sauf preuve du contraire. »

Ces tous derniers jours, des voix nouvelles se sont élevées, venues de New York et de l’Organisation des Nations Unis, qui légitiment notre combat et nous rendent l’espoir. A l’occasion du 2 novembre, deux expertes de l’ONU, Agnès Callamard, rapporteuse spéciale du Conseil des Droits de l’homme des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires et Irène Kahn, chargée de la liberté d’opinion et d’expression, rappellent ensemble les Etats à leurs devoirs et à leurs engagements et soulignent des exigences dans l’affaire de l’assassinat de Ghislaine et Claude, comme dans les meurtres en 2017 et 2018 de la journaliste maltaise Daphné Caruana Galizia et du journaliste saoudien Jamal Kashoggi: « Aujourd’hui, nous rappelons aux États qu’ils ont l’obligation de mener des enquêtes rapides, impartiales, approfondies, indépendantes et efficaces sur tous les crimes contre les journalistes. Les enquêteurs doivent présumer que ces crimes sont liés au travail du journaliste, sauf preuve du contraire. Les enquêtes doivent viser à identifier et à poursuivre tous les responsables – les tueurs, les cerveaux, les responsables et les instigateurs, ainsi que ceux qui ont conspiré à commettre, aider et abîmer ou couvrir ces crimes.

Il y a sept ans, les journalistes français Ghislaine Dupont et Claude Verlon ont été tués au Mali. Les prétendus auteurs ont été nommés mais n’ont pas encore été arrêtés et poursuivis. Nous demandons aux gouvernements concernés de faire avancer l’enquête sans plus tarder afin que justice soit rendue. »

Cette déclaration, publiée en ce mois de novembre 2020 en référence au droit et aux règles internationales, devrait éclairer d’un jour nouveau le travail de celles et ceux qui cherchent la vérité et demandent justice dans notre dossier, qu’ils soient magistrats, avocats, journalistes, parties civiles ou simples amis ou collègues, en particulier sur le lien entre d’autres affaires d’otages et la tragédie du 2 novembre mais aussi contre l’impunité et donc sur l’exigence absolue que des procès se tiennent et qu’ils jugent et condamnent les assassins, et tous les commanditaires ou instigateurs de ces crimes.

Dans le même temps, certains voudront croire encore aux derniers propos publics du Président Emmanuel Macron sur l’antenne de RFI et France 24 à propos des tueurs de Kidal : « Je veux ici vous dire que l’engagement de la France est entier. Nous les retrouverons et ils paieront.  Et tout ce qui est à élucider sera élucidé. Je veux ici m’engager très solennellement : la France met tout en œuvre pour que toute la vérité soit faite sur cette affaire. Et la France met tout en œuvre pour pouvoir capturer les autres commanditaires de ces crimes. »

Des propos à mettre en parallèle à ceux tenus par l’ancien Président François Hollande à Marie-Solange, la mère de Ghislaine, 90 ans cette année : « Votre fille, Madame, c’est l’honneur de la France » ; « vous saurez tout ce qui s’est passé le 2 novembre, minute par minute », ou encore : « je vous le promets, je vous le répète, il n’est pas question de raison d’Etat dans cette affaire ».

Ainsi soit-il. Chacun comprendra que nos espoirs ne résident plus aujourd’hui dans les déclarations d’intention de tel ou tel responsable public, mais encore dans le travail des juges, des militants des droits humains et dans celui des journalistes – africains et français – qui peuvent encore enquêter. Ne rien lâcher pour dire le vrai, mais aussi pour empêcher une suite inique insupportable à l’assassinat « terroriste » et barbare de deux grands reporters possiblement « trop » curieux.

LL, DG, PYS, porte-paroles des « Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon », le 12 novembre 2020.

Quand un assassin négocie

Une confirmation insupportable . L’un des organisateurs principaux de l’enlèvement le 2 novembre 2013, suivi de l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, envoyés spéciaux de RFI à Kidal s’appelle Seidane ag Hita, Or, il est devenu le négociateur en chef actuel d’AQMI au Mali en tant que lieutenant du leader des mouvements armés djihadistes (GSIM) Iyad ag Ghaly,

Seidane Ag Hita, négociateur en chef d’AQMI

By Nathalie Prevost -11 novembre 2020

Qui est le négociateur en chef d’Al Qaida au Maghreb islamique, Seidane Ag Hita, qui a mené à bien, du côté des ravisseurs, la libération de 209 prisonniers en échange du chef de file de l’opposition malienne et de trois otages occidentaux ?

Il figure à l’extrême-gauche de la photographie ci-dessus, en chèche beige, petit boubou blanc et lunettes de soleil. A côté de ses alter ego maliens, le député Ahmada Ag Bibi, imposé par le général Moussa Diawara, alors directeur général de la Sécurité d’Etat, pour arracher aux griffes des groupes djihadistes Soumaïla Cissé, enlevé en pleine campagne électorale dans son fief de Niafunke et en treillis, le colonel Ibrahima Sanogo, directeur du renseignement antiterroriste.

Sur cette joyeuse photo de famille prise le jour de la libération des otages, sont accroupis au premier plan Pier Luigi Maccalli et Nicola Chiacchio, et debout, au deuxième rang, Soumaïla Cissé, penché, en boubou blanc et chèche indigo et Sophie Pétronin, drapée dans un voile bordeaux.

Si le succès de la négociation est à mettre à l’actif des émissaires du Mali, il doit l’être aussi pour l’émissaire des djihadistes, Seidane Ag Hita.

Le parcours de ce Touareg de Kidal âgé de 39 ans est instructif sur les dynamiques internes à Al Qaida au Maghreb islamique tout autant qu’il raconte l’ascension saisissante d’un sergent de la Garde nationale malienne devenu l’un des chefs de guerre clé du septentrion.

En France, Seidane Ag Hita est soupçonné d’être au cœur de l’enlèvement de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, l’équipe de RFI assassinée à 12 kilomètres de Kidal il y a sept ans.

Au coeur de l’enlèvement de Ghislaine Dupont et Claude Verlon

Le 2 novembre, à l’occasion d’une conférence de presse organisée pour l’anniversaire de leur mort par les Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, les discussions ont beaucoup tourné autour de lui.

L’association n’a pas caché sa stupeur devant la révélation d’une sorte de « reconnaissance » officielle du personnage, notamment par la France, pour obtenir la libération de Sophie Pétronin. Me Marie Dosé, avocate de la partie civile, a déclaré que les familles étaient « atterrées par la révélation de cette information ».

« L’hypothèse qu’il ait joué un rôle de co-organisateur est prise très au sérieux dans le dossier d’instruction », a-t-elle dit. « Il aurait notamment recruté les 4 membres du commando responsable de l’enlèvement. »

Si l’assassinat des deux journalistes avait été revendiqué après coup par le chef de katiba Abdelkrim Targui, ce sont des proches d’Ag Hita qui y auraient participé. Notamment Baye Ag Bakabo, le propriétaire du pick-up utilisé pour l’enlèvement et dont la panne de moteur à la sortie de Kidal aurait conduit les ravisseurs à éliminer leurs otages. Suspect numéro 1, il a refait parler de lui en octobre 2019 avec l’assassinat à Kidal de trois combattants du Mouvement national de libération de l’Azawad, selon le journaliste Serge Daniel.

Des vols de 4×4 au préjudice de l’armée malienne

En février 2011, Ag Hita et Ag Bakabo avaient été placés en garde à vue dans une procédure malienne pour des vols de 4×4 commis dans les années antérieures au préjudice de l’armée, pour le compte des groupes djihadistes. Ag Hita avait reconnu sa participation à ces vols.

Une source nigérienne connaissant bien ces milieux a expliqué à Mondafrique qu’en 2013, tous ces hommes travaillaient alors côte à côte sous la responsabilité d’Abdelkrim Targui, qui avait un rang élevé dans l’organigramme d’AQMI dans la région de Kidal.

Lors de la conférence de presse du 2 novembre, David Baché, journaliste à RFI, a brossé le portrait de l’ancien sergent, qui a fait défection en 2006 pour rejoindre la rébellion sous les ordres d’Yiad Ag Ghaly. Au début des années 2010, comme d’autres combattants de la région ayant un parcours similaire, il aurait rejoint AQMI, combattant dès lors sous les ordres d’Abdelkrim Targui, avant de créer sa propre katiba à la fin de l’année 2012.

Au printemps 2020, après l’enlèvement de Soumaïla Cissé, qualifié de « gros poisson » par ses ravisseurs, c’est Seidane Ag Hita qui est désigné pour assurer la négociation de sa libération avec l’Etat malien. Se grefferont ensuite progressivement Sophie Pétronin, Pier Luigi Maccalli et Nicola Chiacchio, impliquant respectivement dans les discussions la France, l’Italie et le Vatican. Seidane reste le négociateur désigné par le collège des ravisseurs respectif de ces otages.

 Selon un chercheur spécialiste d’AQMI, on aurait tort de réduire Seidane Ag Hita à un rôle de « chef de cabinet » d’Yiad Ag Ghali. « Certes, il l’a longtemps accompagné mais il a aussi ses propres ambitions.» Réclamant le droit de créer sa katiba, il se serait parfois opposé à Yiad Ag Galy, allant jusqu’à se rapprocher d’autres chefs et groupes d’AQMI, notamment Al-Morabitoune de Mokhtar Belmokhtar. 

Actuellement, selon une autre source, il est bel et bien « le chef opérationnel de la région de Kidal, qu’il a militairement reprise en main », tout en entretenant des relations de confiance avec les autres chefs du septentrion malien.

Il est l’homme du centre, géographiquement, puisque sa zone d’influence le met en contact, au nord et au sud, avec les autres groupes, y compris Abou Walid Sahraoui, qui fait toujours officiellement partie de l’Etat islamique au Grand Sahara et qui était le ravisseur de Pier Luigi Maccalli au Niger.

Seidane Ag Hita est l’un des visages de cette nouvelle génération des chefs d’AQMI : des quadragénaires maliens qui s’imposent par leurs capacités militaires d’abord, puis s’entendent collégialement sur les grandes décisions tactiques et politiques à prendre. Le grand troc du 8 octobre est, à cet égard, un coup de maître.

Deux expertes de l’ONU le rappellent : « Les enquêteurs doivent présumer que ces crimes sont liés au travail du journaliste, sauf preuve du contraire »

 (communiqué de presse ONU du 2 novembre 2020 https://www.ohchr.org/EN/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID=26465)

Dans un communiqué publié suite à la Journée Internationale pour la fin de l’impunité des crimes contre les journalistes du lundi 2 novembre, deux expertes de l’ONU rappellent les Etats à leurs devoirs et à leurs engagements. Madame Agnès Callamard, rapporteuse spéciale du Conseil des droits de l’homme des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires et Madame Irene Kahn, chargée de la liberté d’opinion et d’expression soulignent ces exigences dans l’affaire de l’assassinat de Ghislaine et Claude comme dans les meurtres du journaliste saoudien Jamal Kashoggi et de la journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia.

Extraits: (…) Aujourd’hui, nous rappelons aux États qu’ils ont l’obligation de mener des enquêtes rapides, impartiales, approfondies, indépendantes et efficaces sur tous les crimes contre les journalistes. Les enquêteurs doivent présumer que ces crimes sont liés au travail du journaliste, sauf preuve du contraire. Les enquêtes doivent viser à identifier et à poursuivre tous les responsables – les tueurs, les cerveaux, les responsables et les instigateurs, ainsi que ceux qui ont conspiré à commettre, aider et abîmer ou couvrir ces crimes.

Il y a sept ans en ce jour, les journalistes français Ghislaine Dupont et Claude Verlon ont été tués au Mali. Les prétendus auteurs ont été nommés mais n’ont pas encore été arrêtés et poursuivis. Nous demandons aux gouvernements concernés de faire avancer l’enquête sans plus tarder afin que justice soit rendue.(…)

International Day to End Impunity for Crimes Against Journalists
2 November 2020

UN experts call for international accountability mechanisms to address impunity

Ghislaine Dupont, Claude Verlon, Daphne Caruana Galizia, Jamal Khashoggi

GENEVA (2 November 2020) – On the occasion of the International Day to End Impunity for Crimes Against Journalists, the Special Rapporteur on extrajudicial, summary or arbitrary executions, Agnès Callamard, and the Special Rapporteur on freedom of opinion and expression, Irene Khan, issue the following statement:

Around the world every year hundreds of journalists are targeted and attacked for their investigative work and reporting. They are harassed, threatened, kidnapped, tortured, imprisoned and prosecuted for exposing corruption and organised crime,reporting on protests and speaking truth to power. Many are disappeared or killed. The perpetrators of these crimes are rarely held to account. 

Women journalists face heightened risks of sexual and gender-based violence, including rape, sexual assault and harassment online and offline as well as intimidation and threats against themselves or their family members.

Attacks against journalists have a single objective: to silence them. When governments fail to bring to justice those responsible for such attacks, they are effectively exercising a form of censorship, muzzling those who dare to report and chilling others into silence. 

Today we remind States of their obligation to conduct prompt, impartial, thorough, independent and effective investigations into all crimes against journalists. Investigators must presume such crimes are connected to the journalist’s work unless proven otherwise. Investigations must seek to identify and prosecute all those responsible – the hitmen as well as the masterminds, the perpetrators and the instigators as well as those who have conspired to commit, aid and abet or cover up such crimes.

Seven years ago on this day, French journalists Ghislaine Dupont and Claude Verlon were killed in Mali. The alleged perpetrators have been named but are yet to be arrested and prosecuted. We call on the governments concerned to advance the investigation without further delay so that justice may be served.

We reiterate our call for an independent, transparent and credible investigation into the killing of Saudi journalist Jamal Khashoggi, including an investigation into the masterminds of the murder and those who incited, allowed or turned a blind eye to it. The lack of action in that regard, combined with the lack of transparency in the national judicial process, is the very embodiment of impunity. That is unacceptable and must not be tolerated.

Two years ago, Daphne Caruana Galizia, one of the most prominent investigative journalists in Malta, was assassinated for exposing serious corruption by senior officials in that country. The government must allow the public inquiry into her killing to continue without interference or false deadlines until the truth has been fully established.

These cases have received much national and international attention. Many others have not. There is a global pattern of impunity and cover up. The failure to investigate or prosecute crimes against journalists feeds a recurring cycle of violence, violates the right to life and physical security, freedom of opinion and expression, and undermines the independence of the media as an essential pillar of democratic society. That is why when national efforts to address impunity for crimes against journalists are absent or inadequate, we believe an international approach must be adopted.

We are calling for a standing investigatory mechanism to be set up by the United Nations. Drawing on independent international experts, including from the Special Procedures and the Treaty Bodies, this mechanism should be mandated to assist investigations initiated by States; seek information and investigate crimes against journalists; identify avenues for justice at the national, regional and international levels; facilitate independent criminal proceedings; and identify and support measures, including at the political and diplomatic levels, to end impunity, prevent violence against journalists and promote measures to enhance their safety.

We also call on governments to consider imposing the “Khashoggi sanctions”:  individualised sanctions against those responsible for ordering acts of violence against journalists, threatening journalists with violence, or preventing or hampering effective investigation into the killings.

We believe preventive measures, including early warning and rapid response mechanisms against threats to journalists, should be strengthened. The Special Procedures, with their necessary expertise, independence and multi-stakeholder networks, are well positioned to contribute to these measures, and should be properly resourced to do so.

As journalists seek to shine the light on responses to COVID-19, they are facing increased attacks. Protecting journalists is protecting the people’s right to know. Governments and the UN must act urgently to end impunity for crimes against journalists.”

ENDS

*The UN experts: Ms. Agnès Callamard, Special Rapporteur on extrajudicial, summary or arbitrary executions; Ms. Irene Khan, Special Rapporteur on the promotion and protection of freedom of opinion and expression.

The Special Rapporteurs are part of what is known as the Special Procedures of the Human Rights Council. Special Procedures, the largest body of independent experts in the UN Human Rights system, is the general name of the Council’s independent fact-finding and monitoring mechanisms that address either specific country situations or thematic issues in all parts of the world. Special Procedures experts work on a voluntary basis; they are not UN staff and do not receive a salary for their work. They are independent from any government or organization and serve in their individual capacity.

Me Marie Dosé après les révélations sur le rôle de Seidane Ag Hita dans les libérations récentes de prisonniers au Mali « C’est un scandale ! »

Me Marie Dosé et Me Raffaelle Guy, avocates de l’association des Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon et de Marie Solange, la mère de Ghislaine : Après les révélations sur le rôle de Sidane ag Hita, présumé commanditaire de l’enlèvement suivi de l’assassinat de Ghislaine et Claude dans les négociations récentes pour la libération d’otages contre la remise en liberté de plus de 200 prisonniers.  » Je comprends leur rage … C’est un scandale … il ne faut rien lâcher.. »

(RFI, 2 novembre 2020 https://www.rfi.fr/fr/podcasts/20201102-assassinat-g-dupont-c-verlon-kidal-rien-lacher-avocates-parties-civiles?fbclid=IwAR0RxW3DhOuQ6UaNfjw-GYjJObMSKUZfn6n-kx5keaLCXGfJBAB20U7ZauY)

Invité Afrique
Assassinat de G. Dupont et C. Verlon: «Il ne faut rien lâcher!» (avocates parties civiles)

Par :Pierre FirtionSuivre29 mn

Cela fait tout juste sept ans, aujourd’hui, que nos collègues de RFI, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, ont été assassinés à Kidal alors qu’ils étaient en reportage dans cette ville du nord du Mali. Enlevés puis assassinés dans la foulée, un acte revendiqué par AQMI, al-Qaïda au Maghreb islamique. Depuis, la justice française a chargé un juge d’instruire l’affaire. Une procédure qui avance, à pas lents. Marie Dosé et Raphaëlle Guy représentent certaines des parties civiles dans ce dossier. La première est l’avocate de l’Association des amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, la seconde défend Marie-Solange Poinsot, la mère de Ghislaine Dupont. Elles sont nos invitées.PUBLICITÉ

RFI : Cela fait sept ans, aujourd’hui, que Ghislaine Dupont et Claude Verlon ont été assassinés à Kidal. L’enquête de la justice française est toujours en cours. Quels sont les points qui continuent de poser question, aujourd’hui ?

Oui, l’enquête est toujours en cours, et sept ans après les faits, il y a effectivement des questions qui restent totalement irrésolues. La première d’entre elles, ce sont les raisons pour lesquelles Ghislaine et Claude ont été enlevés et pourquoi. La deuxième, c’est aussi pourquoi ce qui était à l’origine un enlèvement se transforme en assassinat. Qu’est-ce qui s’est passé ce jour-là ?

D’autres questions demeurent irrésolues. Comment les ravisseurs ont-ils pris la fuite ? Où se sont-ils cachés ? Où sont-ils maintenant ? Donc oui, à ce stade de l’information judiciaire –elle est en cours, elle continue–, et des questions doivent encore trouver réponse.

L’armée française n’avait, jusque-là, jamais évoqué la présence des forces spéciales, ce 2 novembre, à Kidal. Mais cette année, pour la première fois, un officier français a reconnu qu’elles avaient tenté de poursuivre les ravisseurs. C’est une vraie avancée, selon vous ?

Le fait que les forces spéciales étaient à Kidal, on s’en doutait. On avait des éléments dans le dossier pour le penser. Ce qui restait irrésolu et ce sur quoi l’armée ne s’était pas exprimée directement, c’est la question de savoir quel rôle avaient joué les forces spéciales, à partir du moment où Ghislaine et Claude ont été enlevés, jusqu’à la découverte de leurs corps.

Il y a une avancée très significative qui a eu lieu cette année, avec l’audition d’un militaire qui a été particulièrement courageux, parce que ce n’est pas tout à fait dans la culture de l’armée, que d’aller dans le bureau d’un juge répondre sur ce qui s’est passé dans le cadre d’une opération sur un théâtre de guerre. Et ce militaire a donné un certain nombre de précisions sur la présence des uns et des autres à ce moment-là et sur la manière dont les choses s’étaient passées. Donc de ce point de vue-là, oui, il y a eu des avancées.

Sur le point de vue du dossier, à la demande de la justice française, l’opérateur téléphonique Orange Mali a fourni au juge d’instruction de nombreuses fadettes des relevés téléphoniques d’acteurs impliqués dans l’affaire. En revanche, l’opérateur Malitel n’a toujours pas envoyé les données réclamées par le juge d’instruction.

Il s’avère que dans la précipitation, les ravisseurs ont oublié à l’intérieur du pick-up des téléphones qui sont donc des lignes Malitel. Ce qui fait que la coopération de cet opérateur de téléphonie est si précieuse dans le cadre de la découverte de la vérité.

L’opérateur Malitel a mis beaucoup de temps à répondre aux sollicitations du juge et dernièrement il a évoqué des difficultés d’ordre technique pour l’extraction et le traitement de ces données. Ce problème technique, grâce à la détermination du juge malien, d’une part, du juge français, d’autre part, et un peu d’inventivité, est sur le point d’être résolu et pourrait l’être dans les semaines et les mois à venir. Donc on attend beaucoup d’actes d’investigation qui devraient avoir lieu bientôt.

En quoi ce travail sur les relevés téléphoniques est-il si important ?

Il est absolument prépondérant, parce qu’il y a un certain nombre de soupçons qui pèsent sur des hommes, d’avoir participé à l’enlèvement et à l’assassinat de Ghislaine et Claude. Mais c’est dans les données de téléphonie qu’on trouvera des éléments de confirmation de l’implication des uns et des autres, grâce à ce téléphone oublié dans le pick-up.

Y-a-t-il d’autres sources de blocage, d’autres acteurs qui ne répondent pas, ou mal, aux sollicitations des enquêteurs ?

Les sources de blocage, elles sont étroitement liées à ce type de dossier. On est face à des magistrats instructeurs parisiens antiterroristes, qui instruisent sur des faits qui ont été perpétrés à des milliers de kilomètres de là, en zone de guerre. Avec une justice antiterroriste malienne sans moyens… il y a un magistrat qui est motivé. Et pas un peu motivé, il est très motivé, le juge malien ! Et il prend des risques à instruire ce type de dossier et à tenter de coopérer avec la France. Mais c’est très, très compliqué ! Il manque de moyens humains, il manque de moyens matériels… Et puis, surtout encore une fois, on est dans une zone où l’insécurité est prégnante. Donc les blocages viennent de là, mais ils viennent aussi –et on en a parlé tout à l’heure–, de difficultés liées à la séparation des pouvoirs.
Quand on sait, depuis le début de ce dossier, que l’armée était présente, ou en tout cas était sur place, sans tout à fait savoir exactement ce qu’ils ont fait. Il a fallu attendre sept ans pour qu’un militaire parle. Le temps c’est important. Le blocage lié au secret-défense, à un moment donné il se délie. Le temps, finalement, peut devenir un atout dans ce type de dossier. Que l’armée refuse de répondre comme elle a l’habitude de le faire, cela doit inciter les journalistes à travailler, cela doit inciter les magistrats instructeurs à ne pas fermer les portes, à en mettre certaines entre parenthèses, le temps que le temps passe, justement, pour que la manifestation de la vérité arrive à exploser, même petit à petit… Mais ce que je veux juste dire, c’est qu’on est dans le dossier typique de situation de blocage et que ce n’est qu’en étant patient que l’on arrivera à débloquer certains points.

Seidane Ag Hitta est soupçonné d’être l’un des commanditaires de l’assassinat de nos collègues. Or, c’est lui qui a récemment mené, côté jihadistes, les négociations qui ont abouti en octobre à la libération de quatre otages, libération obtenue en échange de plus de 200 combattants d’Aqmi. Maître Dosé, le fait que Seidane Ag Hitta ait joué un rôle de premier plan dans ces négociations, a visiblement choqué au sein de l’Association des Amis de Claude et Ghislaine.

Moi, j’ai été atterrée à la lecture des deux articles de vos confrères, je crois que c’est Mediapart et Jeune Afrique. Je n’y ai pas cru, dans un premier temps. Il semble que cette information ne soit pas confirmée officiellement, mais que l’on ne puisse pas dire que tout cela n’est qu’une hypothèse. C’est un scandale à proprement parler, mais inimaginable ! De toute façon tout ce qui est autour de cette opération de la libération de 200 jihadistes est scandaleux. Et je pense très franchement que les magistrats de la galerie antiterroriste sont, à mon humble avis, particulièrement choqués par la façon dont cela s’est passé. C’est encore une fois le problème de la séparation des pouvoirs.

Nous, avocats des parties civiles, avons fait coter au dossier cette information, parce qu’elle doit appartenir à cette information judiciaire, le fait que Ag Hitta ait pu, dans une opération de blanchiment – parce que ça s’appelle comme ça –, devenir finalement un interlocuteur privilégié ou pas, dans le cadre de ces négociations. C’est un scandale ! Ce terroriste, un des commanditaires de l’assassinat de Ghislaine et Claude, a pu intervenir dans une opération pareille. C’est un scandale !

La difficulté c’est que, l’acter au dossier, c’est dire « ça existe », mais comment l’exploiter judiciairement ? Comment exploiter cette information judiciairement ? Le magistrat instructeur ne peut pas aller demander aux autorités diplomatiques, aux autorités françaises, aux autorités politiques, la confirmation d’une telle information, ses tenants et aboutissants.

Donc là encore, on se retrouve –et je reviens aux blocages– sur la difficulté majeure dans ce type de dossier, qui mêle à la fois la diplomatie, la politique et le pouvoir judiciaire. Mais c’est un scandale et je vais vous dire très clairement :  c’est à vous, journalistes, là-dessus de creuser et de donner des éléments que l’on pourra exploiter ensuite judiciairement. Mais ça, il ne faut pas le laisser passer ! Si c’est véritablement établi… Mais je comprends non seulement la colère des parties civiles, mais je comprends et je partage leur rage. Voilà ce que j’ai à dire.

Ni lui, Seidane Ag Hitta, dont on parlait, ni les membres du commando qui ont enlevé, puis assassiné nos collègues, parmi lesquels le chef présume, Baye Ag Bakabo, ne font l’objet d’un mandat d’arrêt international. Comment vous l’interprétez ?

Il ne faut pas qu’ils fassent, là maintenant, à l’instant T, l’objet d’un mandat international. Pourquoi ? Parce qu’en réalité, les soupçons sur ces personnes -Ag Hitta et les autres-, ont été mis en exergue grâce à la déclassification de certaines notes d’informations. Il manque encore des éléments pour aller plus loin.

Il faut des éléments prégnants pour délivrer un mandat international. Pourquoi ? Mandat d’arrêt international veut dire procédure d’extradition. Si jamais là, par exemple, on délivre un mandat d’arrêt international contre l’un d’eux, avec le peu d’éléments qu’il y a au dossier, ce sont des éléments importants, mais ce sont malgré tout encore, des éléments insuffisants. Si on délivre un mandat d’arrêt international maintenant et qu’on lui notifie à des milliers de kilomètres d’ici, attention, les enquêteurs ne peuvent pas aller l’auditionner, recueillir ses déclarations. Seul le juge d’instruction pourra le faire à l’issue de la procédure d’extradition. Et la procédure d’extradition peut ne pas aboutir, justement, parce que des éléments auront été insuffisants pour délivrer ce mandat d’arrêt international.

Donc ce qu’il faut en fait –ça c’est de la procédure, mais c’est important de le comprendre–, c’est attendre que les indices, que les éléments à charge s’ajoutent, se cumulent et se renforcent dans le cadre d’une information judiciaire, pour ensuite délivrer un mandat d’arrêt international, et souvent à la toute fin de l’instruction, pour être certains ou en tout cas quasiment sûrs, que la procédure d’extradition, si elle était amenée à être déclenchée, pourrait aller jusqu’au bout.

Certaines pistes ont-elles été écartées depuis le début de l’enquête et a fortiori au cours de l’année écoulée ?

Dans ce type d’affaires, je ne pense pas que des pistes soient définitivement écartées. Certaines sont mises entre parenthèses. Mais chacune des hypothèses reste en tête des magistrats ou en tout cas des avocats. C’est aussi notre profession et c’est notre métier que de rester vigilants, quand, peut-être, un magistrat va un peu trop vite pour écarter telle ou telle hypothèse.

Là, en l’occurrence par exemple, on a une chronologie qui, judiciairement, se tient. On a aussi des éléments qui ne collent pas avec cette chronologie judiciaire qui se tient. Et je parle ici de l’heure à laquelle les corps ont été découverts ou de l’heure à laquelle la mort de Claude et Ghislaine a été apprise par certains. Judiciairement, cela se tient. Mais en dehors du judiciaire, il y a des difficultés, donc il va falloir le résoudre.

Petit à petit, on finira par comprendre, on finira par avoir des explications. Et si nous ne parvenons pas à avoir des explications, l’instruction doit se poursuivre. Mais c’est comme cela sur tous les pans de ce dossier. Donc encore une fois, il ne faut pas non plus aller trop vite. Je sais, parfois, qu’on a très envie d’aller vérifier tel ou tel soupçon sur tel ou tel personnage. La difficulté c’est que, si on va trop vite dans les investigations, alors qu’il n’y a pas assez d’éléments, on risque, là, de fermer une porte que l’on n’arrivera plus à ouvrir.

Il faut, à chaque fois, relire chaque procès-verbal du début jusqu’à la fin, avec en tête toutes les hypothèses, ces hypothèses mises entre parenthèse, mais jamais écartées du dossier. Parfois, notre rôle c’est de dire au juge d’instruction : « Non, on ne veut pas que cette hypothèse soit écartée du dossier ».

Une dernière question : certains acteurs nous questionnent, nous, journalistes, sur les raisons qui nous poussent à continuer à travailler sur ce double assassinat. Que leur répondriez-vous ? Est-ce que vous pensez qu’il est nécessaire que des journalistes continuent à enquêter sur cette affaire ?

Karachi, Boulin, Copernic… Vous imaginez les années, là ? Les années, ce n’est pas seulement un risque de dépérissement des preuves. C’est aussi, dans ce type de dossier, des témoins qui ont moins peur de parler, des langues qui se délient, des documents qui finalement vont être déclassifiés… Voilà.

Mais c’est aussi vous qui, non pas avez des pouvoirs d’investigation supérieurs à celui du magistrat instructeur, mais qui pouvez enquêter là où le magistrat instructeur ne peut pas enquêter. Nous avons besoin de ça. Je pense que le juge travaille, nous, les avocats, sommes là pour l’obliger parfois à travailler sur certaines choses qu’il souhaiterait voir mises entre parenthèses. Et vous, nous souhaitons que vous continuiez à nourrir ce dossier dans des registres où la justice ne peut pas aller, parce qu’il y a séparation des pouvoirs.

L’écueil à éviter vraiment, c’est de tomber dans le piège du procès de la procédure. Parce que là, on s’enlise, en fait. C’est à dire qu’il faut toujours avancer, il faut toujours investiguer judiciairement et vous, journalistiquement. Mais il y a des dossiers qui tournent en rond et qui s’enlisent parce qu’on ne fait plus que le procès de la procédure. Et du coup, on n’avance plus. On perd un temps précieux et finalement on risque aussi, à force de mettre à l’épreuve ce qui est déjà acté au dossier, de fabriquer des contre-vérités. Ça, c’est un écueil à éviter. Mais sinon, il faut continuer comme ça. Très franchement, pour être l’avocat de certains dossiers à la galerie antiterroriste, celui-ci on ne peut pas dire qu’il n’avance pas. Vraiment…

Assassinat de G. Dupont et C. Verlon: Seidane Ag Hitta, l’ascension du présumé commanditaire

Publié le : 02/11/2020 – 04:03Modifié le : 02/11/2020 – 15:41

Seidane Ag Hitta, le présumé commanditaire de l'enlèvement puis de l'assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, est devenu un important chef jihadiste.
Seidane Ag Hitta, le présumé commanditaire de l’enlèvement puis de l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, est devenu un important chef jihadiste. DR

Texte par : David Baché | Marie-Pierre Olphand Suivre | Pierre Firtion Suivre 5 mn

Cela fait tout juste sept ans, ce 2 novembre, que nos collègues de RFI, Ghislaine Dupont et Claude Verlon ont été assassinés à Kidal, alors qu’ils étaient en reportage dans cette ville du nord du Mali. Enlevés puis assassinés dans la foulée, un acte revendiqué par al-Qaïda au Maghreb islamique. Son présumé commanditaire, Seidane Ag Hitta, est bien connu des services de renseignements occidentaux et régionaux, des membres des groupes armés du nord du Mali et de tous les analystes militaires ou chercheurs spécialisés sur la zone. En recoupant les informations émanant de sources issues de tous ces milieux, RFI a reconstitué son parcours. Publicité

Dans le milieu jihadiste, Seidane Ag Hitta se fait appeler Abou Abdel Hamid Al Kidali ou Al Qaïrawani. Sur les quelques clichés qu’on lui connaît, il arbore un treillis, un chèche couleur sable et une fine moustache.

Ancien sergent-chef de la Garde nationale malienne, il déserte en 2006 pour rejoindre une révolte touarègue. À cette époque, déjà, il combat sous les ordres d’Iyad Ag Ghali. Tout comme lui, il passera des rangs indépendantistes à ceux des terroristes jihadistes…

Au début des années 2010, il devient combattant d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Sa zone d’action : la région de Kidal, de la ville de Kidal elle-même à Tessalit, et jusqu’à la frontière avec l’Algérie, du côté de Boughessa, au Mali et Tinzawatène, en Algérie.

Il est, pendant un temps, membre de la katiba Al-Ansar, dirigée par Abdekrim al-Targui et impliquée dans l’enlèvement d’otages occidentaux parmi lesquels Michel Germaneau, Philippe Verdon ou Serge Lazarevic.

Ghislaine Dupont et Claude Verlon

Seidane Ag Hitta créé ensuite, en décembre 2012, sa propre katiba, Youssef Bin Tachfin, tout en conservant des liens étroits avec son ancien chef. L’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon a ainsi été revendiqué par Al Targui mais Seidane Ag Hitta en serait, en fait, le commanditaire. Ce sont des membres de sa katiba qui composaient le commando qui les a enlevés puis assassinés.

L’année dernière, dans un message audio, il confirme la mort de l’un des chefs d’Aqmi tué par l’armée française et menace nommément un officiel malien, accusé de collaborer avec les Français.

Proche d’Iyad Ag Ghali

Seidane Ag Hitta est également resté proche d’Iyad Ag Ghali, devenu émir d’Ansar Dine puis du GSIM, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, lié à al-Qaïda.

De fait, le mois dernier, c’est lui, Seidane Ag Hitta, qui a conduit les négociations, côté jihadiste, ayant abouti à la libération de quatre otages dont le chef de l’opposition malienne, Soumaïla Cissé et l’humanitaire française Sophie Pétronin, en échange de plus de 200 combattants d’Aqmi jusqu’alors détenus dans des prisons maliennes.

Selon les sources, Seidane Ag Hitta serait aujourd’hui le numéro 2 du GSIM ou peut-être son commandant militaire pour la région de Kidal, ou un adjoint direct d’Iyad Ag Ghaly.

Quelle que soit sa position exacte dans l’organigramme jihadiste, il est désormais clair que Seidane Ag Hitta est « monté en grade », selon l’expression d’un analyste militaire, et qu’il est aujourd’hui un cadre de premier plan d’al-Qaïda au Maghreb islamique.

On a l’impression que l’on assiste à une réhabilitation de ce criminel qui non seulement est impliqué dans l’affaire de l’enlèvement de Ghislaine et Claude et leur assassinat mais aussi dans d’autres affaires : les enlèvements d’otages occidentaux ces dernières années. Donc, ce monsieur qui est, on l’apprend, le n°2 d’Iyad Ag Ghaly… Il n’est pas possible d’imaginer qu’il puisse être un négociateur valable et qu’il empêche la justice de passer.

David Baché

5 ans après, l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon toujours non élucidé

Le 2 novembre 2013 Ghislaine Dupont, journaliste à RFI, et Claude Verlon, technicien de reportage, étaient tués au Mali dans la région de Kidal. Un assassinat aussitôt revendiqué par Al Qaida au Maghreb Islamique (AQMI). Depuis 5 ans, l’enquête avance… très lentement.

5 ans d’attente et d’incertitude pour les proches des victimes. 

De l’identité des ravisseurs jusqu’à leurs motivations, rien n’est clair dans cette affaire. Ce flou, c’est ce qui pèse le plus pour les proches des victimes, familles, collègues et amis. Christophe Boisbouvier rédacteur en chef à RFI et membre de l’association des amis de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon ne peut que constater cet état de fait: « ce qui est dur pour les deux familles et pour nous les proches c’est cette ambiguité, cette équivoque. D’abord on ne sait pas dans quelles circonstances ils sont morts et ensuite on ne sait pas exactement quels sont les mobiles des assassins… On ne sait pas quelles sont les hypothèses les plus probables… On ne sait pas vraiment ce qui s’est passé »

ce qui est dur pour les deux familles et pour nous les proches c’est cette ambiguïté, cette équivoque… On ne sait pas quelles sont les hypothèses les plus probables… On ne sait pas vraiment ce qui s’est passé

Circonstances et mobiles inconnus

Les ravisseurs ont-ils enlevé pour tuer? Pour une rançon? Plusieurs pistes sont envisagées. La libération des otages d’Arlit, salariés d’Areva enlevés au Niger et libérés 4 jours seulement avant l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verdon, comprenait peut-être la restitution de prisonniers djihadistes. Une partie du contrat qui n’aurait pas été respectée laisse envisager un motif de vengeance. 

Ensuite l’argent : est-ce le paiement partiel de la rançon par l’état français ou son partage inégal entre les ravisseurs qui pourrait être un motif de frustration pour certains ravisseurs? Ces derniers auraient alors compensé en enlevant les deux salariés de RFI. 

Sur les circonstances, de nouveau plusieurs pistes : il semble avéré que le véhicule des ravisseurs soit tombé en panne. Une défaillance technique qui aurait pu provoquer la panique des preneurs d’otages et l’exécution de Ghislaine Dupont et Claude Verlon devenus trop encombrants. Autre information non vérifiée : le passage sur la zone d’un (peut-être plusieurs) hélicoptères. Un survol qui, là aussi, aurait effrayé les ravisseurs et précipiter l’assassinat des deux Français.

Que sont devenus les ravisseurs?

Là encore la prudence s’impose. Sur les six suspects, trois seraient décédés. Les survivants se situeraient dans cette vaste région située entre le Nord-Mali et le sud de l’Algérie. Une zone qui échappe en majeure partie à toute autorité étatique.

De nombreuses zones d’ombre

Sur les antennes de RFI et de France 24, il y a un an Emmanuel Macron assurait que l’engagement de la France était total pour retrouver les assassins.  Malgré ses déclarations d’intention solennelles, aucun élément nouveau décisif n’est apparu depuis un an. 

La laborieuse déclassification d’éléments potentiellement décisifs dans l’avancée de l’enquête ajoute à la difficulté d’obtenir des informations sur le drame. Les services de renseignement ne déclassifiant que 40% des documents demandés. Et dans ces 40% désormais accessibles, 60% sont caviardés. 

L’enquête reprise en main depuis 2015 par le juge Jean-Marc Herbaut pourrait néanmoins connaître des avancées prochaines après le déplacement du magistrat en février dernier à Bamako. Sur place le juge a pu rencontrer et entendre des témoins, consulter les fadettes des téléphones relevés sur le site de l’assassinat des deux Français et tenter d’identifier les ravisseurs.

Il doit recevoir les parties civiles le 8 novembre pour les informer de l’avancée de ses recherches. 

L’association Des Amis De Ghislaine Dupont Et Claude Verlon, Un Combat Citoyen

Le 2 novembre 2013 étaient assassinés au Mali nos confrères. Six ans plus tard, l’association Les amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon s’activent au quotidien pour préserver leur mémoire et aboutir à la vérité sur les circonstances de leur mort. Mais pas seulement. Entretien avec sa présidente, Danièle Gonod.

RFI : Pourquoi cette association ?

Danièle Gonod : Après leur assassinat, nous avons tous été bouleversés. Nous nous sommes retrouvés, les amis, la famille, en nous demandant ce qu’il était possible de faire pour comprendre le pourquoi de cette tragédie. Et aussi pour se réunir tous ensemble, parce qu’on avait besoin de chaleur humaine, de se retrouver pour se soutenir face à cette épreuve.

On a alors envisagé de créer cette association en se disant qu’on avait besoin de faire un travail de mémoire pour nos deux amis, et puis qu’on avait besoin de comprendre et de faire avancer la justice pour avoir la vérité sur les conditions de cet assassinat qui a été un choc psychologique très puissant, non seulement pour les familles, mais aussi pour les amis. La violence de cette disparition était quelque chose d’inacceptable pour nous (…)

L’association s’est ensuite élargie, à tous les gens qui avaient travaillé avec Ghislaine et Claude, qui les avaient aimés ou qui, tout simplement, avaient besoin de soutenir une démarche contre l’impunité des crimes envers les journalistes. À ce titre, c’était plus une démarche citoyenne. D’une quinzaine de personnes en 2014, nous sommes aujourd’hui plusieurs centaines d’adhérents.

Quelles sont les actions entreprises au quotidien ?

Il y a deux axes. D’une part, il y a le travail de mémoire : on fait régulièrement des informations sur la page Facebook de l’association. Pour les anniversaires, on a mis en place des événements qui rappellent qui étaient nos amis : des spectacles à la Maison de la poésie à Paris, avec des artistes qui nous ont soutenus, comme Isabelle Carré, François Morel ou l’écrivaine Marie Ndiaye, et puis des danseurs, des musiciens africains qui se sont lancés dans ce projet avec nous.

Et puis les amis aussi, qui ont écrit l’an dernier un spectacle qui s’appelait « Je me souviens », où chacun d’entre nous, à travers des petites anecdotes, a rappelé le lien qu’il avait avec Ghislaine et avec Claude. Par ailleurs, on a sollicité des caricaturistes de presse qui ont dessiné pour nous. Il y a eu une exposition itinérante, « Dessiner pour ne pas tirer un trait », présentée la première fois à la Maison des journalistes, à FMM, à l’Institut français de Dakar, à la Sorbonne, puis aujourd’hui dans les locaux de l’ONU.

Lors de la conférence de presse donnée par l'association des Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, le 27 octobre 2016 à la Maison des journalistes. RFI/Pierre Firtion
Lors de la conférence de presse donnée par l’association des Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, le 27 octobre 2016 à la Maison des journalistes. RFI/Pierre Firtion

D’autre part, il y a la partie plus militante, parce que les conditions de l’enlèvement et cet assassinat restent troubles pour nous. Nous nous posons beaucoup de questions sur le travail d’enquête qui est mené sur leur disparition : leur enlèvement juste au moment où ont été relâchés les otages d’Arlit dans la même région du Mali pose question. Sur les conditions mêmes de leur enlèvement, il y a des problèmes d’horaires, d’intervention de telle ou telle force, etc.

On a mis assez longtemps à pouvoir avoir l’autorisation de pouvoir se porter partie civile : quand l’association a été créée, elle ne pouvait pas être reconnue comme telle. La législation a changé et depuis juin 2018, suite à la création d’un dossier, l’association a pu être reconnue comme partie civile. Nous avons pris une avocate, Marie Dosé, qui défend nos intérêts dans cette enquête et pose des questions au juge d’instruction qui est en charge de ce dossier.

L’association a-t-elle un poids réel sur la justice ?

C’est évidemment notre souhait. Nous travaillons avec les autres parties civiles. D’une part, les gens de l’association sollicitent la justice par des demandes d’actes via son avocat, d’autre part il y a beaucoup de journalistes dans notre association.

Et nous sollicitons énormément les journalistes pour qu’ils fassent un travail d’investigation, qui est un travail différent de celui de la justice, mais qui peut nous apporter des éléments importants. D’ailleurs, nous allons demander que soient versés au dossier l’émission Envoyé spécial diffusée sur France 2 il y a trois ans, l’enquête de RFI de juillet dernier et le travail fait par France Inter dans Secrets d’info en septembre.

L’association aura-t-elle toujours une raison d’être quand la lumière aura été faite sur l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon ?

Jean-Yves Le Drian lors de l’assemblée générale de l’association le 19 mars 2016

C’est une association qui s’est créée autour de liens affectifs, c’était une gageure et nous nous retrouvons tous les mois depuis six ans, un rendez-vous mensuel auquel nous tenons beaucoup, qui nous permet de nous retrouver avec toujours des projets. Le fait qu’on sache actuellement que neuf crimes sur dix contre les journalistes restent impunis, sans enquête, sans recherche, fait que cette association vivra au-delà de la résolution des conditions de ce crime.

Malheureusement, face aux difficultés, à la mise en avant de la raison du secret d’État, nous savons bien que notre travail est un travail de longue haleine, que nous avons de nombreuses années devant nous pour nous battre, ne serait-ce que dans ce cas précis. Évidemment qu’après, on élargit à la situation de tous les journalistes.

Notre combat est un combat pour deux personnes que nous aimions, mais c’est un combat citoyen et je pense qu’il devra se poursuivre au-delà de ce cas très spécifique.

On s’est trouvé devant une situation de blocage de l’enquête et des blocages politiques qui fait que l’association a décidé de participer au Collectif Secret Défense auquel participe le fils de Ben Barka, madame Borrel la femme du magistrat assassiné à Djibouti, la fille de monsieur Boulin, qui a été assassiné, les gens du Bugaled Breizh, etc.

En fait, on s’est regroupé en association parce que nous tous, dans des cas extrêmement divers dans le temps comme dans l’espace, nous sommes retrouvés face à un mur qui est la raison d’État. Quand nous demandons des informations, on nous répond que les documents que nous demandons ne sont pas accessibles, et on nous donne des documents caviardés. L’association ne lutte donc aussi pas seulement sur le cas des journalistes, mais par rapport au problème du secret d’État et de la législation française autour de ce secret d’État.

Assassinat Ghislaine Dupont Et Claude Verlon : Les Troublantes Zones D’ombre De L’enquête

Documents de l’armée caviardés, hommes politiques qui se réfugient dans le silence, exécutions de suspects : la vérité judiciaire semble encore loin dans l’enquête sur la mort des journalistes de RFI, au Mali, en 2013.

Claude Verlon et Ghislaine Dupont, au Mali, en juillet 2013. © Radio France / Fabien GOSSET

► Une enquête d’Élodie Guéguen, cellule investigation de Radio France

Ghislaine Dupont et Claude Verlon ont été kidnappés le 2 novembre 2013, vers 13 h, en plein Kidal. Ces reporters aguerris de RFI, fins connaisseurs de l’Afrique, venaient de boucler l’interview d’une figure de la rébellion dans cette vaste zone de l’Azawad, lorsqu’ils ont été menacés par quatre hommes armés. Leurs corps sans vie, criblés de balle, ont été découverts à 12 kilomètres de là, près d’un pick-up abandonné. 

La mort des otages n’était vraisemblablement pas envisagée par leurs ravisseurs, selon les enquêteurs français. Les journalistes devaient être conduits dans le désert où ils auraient été vendus à une katiba – un bataillon – affiliée à Aqmi. Depuis plusieurs années, l’organisation terroriste vit du “business” des otages et des rançons versées par des pays occidentaux pour récupérer leurs ressortissants. Mais le plan des ravisseurs de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon aurait échoué. Leur véhicule serait tombé en panne à la sortie de Kidal. Pris de panique, ils auraient alors décidé d’éliminer les otages avant de prendre la fuite à pieds, toujours selon les enquêteurs. Aqmi, dans son communiqué de revendication, aurait préféré évoquer un acte politique visant François Hollande et son intervention militaire dans le Sahel, l’opération antiterroriste Serval, lancée quelques mois plus tôt. Une revendication censée permettre à l’organisation terroriste de ne pas perdre la face. 

« Silences et mensonges »

Dans cette affaire, « tout doit être connu » avait déclaré l’ancien président de la République François Hollande qui, à plusieurs reprises, a rencontré les proches des journalistes assassinés. Mais six ans après le drame, les victimes ne se satisfont plus de la compassion des responsables publics, aussi sincère soit-elle. On leur avait promis la vérité, elle tarde à éclater. « Ça fait six ans qu’on se heurte soit au silence, soit aux mensonges des autorités« , fulmine Pierre-Yves Schneider, représentant de l’association Les amis de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon. Lui estime qu’il existe de leur part « une réelle volonté de ne pas dire la vérité ».

Manifestation à l'initiative de RSF (Reporters sans frontières), à Paris, le 13 janvier 2017, pour réclamer des avancées dans l’enquête sur la mort de Ghislaine Dupont et Claude Verlon
Manifestation à l’initiative de RSF (Reporters sans frontières), à Paris, le 13 janvier 2017, pour réclamer des avancées dans l’enquête sur la mort de Ghislaine Dupont et Claude Verlon © AFP / BERTRAND GUAY

Le suspect n°1 avait été « débriefé » par les services français

L’enquête des juges français a permis d’établir un fait troublant : le chef du commando qui aurait enlevé et tué les deux journalistes était parfaitement connu des agents du renseignement français présents à Kidal. Rappelons qu’en 2013, au Nord-Mali, les forces françaises sont partout. Des centaines d’hommes de la force Serval patrouillent dans cette zone troublée, au côté de la Minusma, la mission des Nations unies pour le Mali. Et, depuis plusieurs années déjà, les agents français de la DGSE (la direction générale de la sécurité extérieure) collectent sur place du renseignement sur les différents groupes armés opérant dans la zone sahélo-saharienne. C’est d’ailleurs une note confidentielle de la DGSE, dont les juges ont obtenu la déclassification, qui nous apprend que le propriétaire du véhicule ayant servi à enlever Ghislaine Dupont et Claude Verlon était dans les radars des espions français. 

Baye ag Bakabo a-t-il travaillé pour la DGSE ?
Baye ag Bakabo a-t-il travaillé pour la DGSE ? / DR

Le propriétaire du pick-up, suspect n°1 du double meurtre, s’appelle Baye ag Bakabo. Ancien délinquant, voleur de voitures, il avait pris les armes en 2012. Avant de rentrer à Kidal en se présentant comme un repenti. En mars 2013, l’homme est auditionné, “débriefé” par les agents de la DGSE. L’entretien fait l’objet d’un rapport confidentiel, que nous avons pu consulter, dont voici un extrait : 

  • « Nous avons demandé à Baye ag Bakabo de venir parler avec les forces françaises, en lien avec l’officier traitant de la DGSE. [… ] Lors de l’audition, Baye ag Bakabo a déclaré qu’il avait suivi six mois d’entraînement à l’armement léger et au combat, lors de son entrée dans le mouvement djihadiste. Il a ajouté qu’il avait quitté le mouvement avec son arme, une kalachnikov, qu’il détenait toujours chez lui en date du 9 mars 2013 […]. La source est repartie à bord d’un véhicule pick-up up Toyota de couleur sable. »

C’est ce même pick-up de « couleur sable » qui aurait servi, quelques mois plus tard, à l’enlèvement de Claude Verlon et de Ghislaine Dupont.

Baye ag Bakabo était donc connu des services de renseignement français, dans cette ville cernée par les militaires. Lorsqu’ils l’ont appris, les familles des victimes sont entrées dans une colère noire. « Comment quelqu’un qui est identifié et suivi des services peut commettre un rapt et un assassinat, en plein Kidal et en plein jour ?, s’interroge Apolline Verlon-Raizon, la fille de Claude Verlon. Cet homme a réussi à passer entre tous les postes de sécurité ! Comment est-ce possible ? » Les proches des journalistes tués au Mali se demandent même si ce suspect, Baye ag Bakabo, n’était pas devenu une « source », un « indic », des services français. D’ailleurs, dans le même rapport, une phrase rédigée par les espions français sème le trouble : 

« Nous lui avons a demandé si une deuxième entrevue était envisageable, ce à quoi l’intéressé a acquiescé. »

« L’armée ne peut pas assumer publiquement »

Baye ag Bakabo a-t-il travaillé pour les Français ? Si c’était le cas, il ne serait pas le premier djihadiste, plus ou moins repenti, à avoir collaboré avec nos services de renseignement. En 2013, lorsque l’armée française se déploie au Mali, elle recrute des informateurs. L’objectif est double : obtenir des éléments sur les combattants liés à Aqmi et des renseignements sur les otages français qu’ils détiennent. 

Cependant, si l’armée et la DGSE ont pu essayer de “retourner” des hommes liés aux organisations terroristes, elles auront du mal à le reconnaître publiquement. « Comment assumer le fait que ces criminels ont, à un moment donné, été en contact avec les services ou l’armée française, voire ont été considérés comme pouvant être utiles, voire encore ont été rémunérés ?, s’interroge le journaliste Thomas Hofnung, auteur de Nos chers espions en Afrique (avec Antoine Glaser, Fayard, 2018). C’est difficile à assumer publiquement pour un État quand ça se termine par un double assassinat de manière aussi cruelle et terrible !”

Un « accrochage avec Serval » ?

À la lecture des documents que le ministère de la Défense a consenti à déclassifier, se posent d’autres questions. Elles concernent en premier lieu le rôle joué par les militaires français le jour du double meurtre, à Kidal. Selon plusieurs témoins qui ont assisté à la scène, il était tout juste 13 heures lorsque Ghislaine Dupont et Claude Verlon ont été enlevés par quatre ravisseurs. L’alerte a été donnée immédiatement. D’après des rapports que nous avons consultés, les casques bleus de la Minusma sont les premiers à se lancer sur la trace des preneurs d’otages. À sept kilomètres de la sortie de Kidal, l’armée française prend le relai. À 14 h 25, les Français auraient alors retrouvé le pick-up abandonné. Et à 14 h 50, soit près de deux heures après l’enlèvement, le décès des deux journalistes de RFI est constaté.

Le pick-up des preneurs d’otages a été retrouvé abandonné à une dizaine de kilomètres de Kidal. / DR
Le pick-up des preneurs d’otages a été retrouvé abandonné à une dizaine de kilomètres de Kidal. / DR

Les autorités françaises sont formelles : la force Serval est arrivée après le drame et les militaires n’ont jamais eu de contact, même visuel, avec les preneurs d’otages. “Le pick-up était arrêté en plein désert, explique à l’époque le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius. La voiture était fermée, le neiman était mis. Aucune trace d’impact sur la carrosserie, ce qui veut dire qu’il n’y a pas eu d’échange, de combat.” 

Pourtant, certains témoignages recueillis par la justice font état d’un “accrochage” avec des soldats. Comme celui de Fawaz Ould Ahmed, un Mauritanien d’Aqmi. Interrogé en juin 2016 par la police malienne, il a confirmé que la katiba Al Ansar et son émir Abdelkrim le Touareg étaient bien derrière l’enlèvement des journalistes. Mais, selon lui, le plan d’Aqmi n’était pas du tuer les deux Français. « Je sais que leur enlèvement a été organisé par Abdelkrim. Mais lorsque ses hommes ont voulu revenir avec les deux journalistes dans leur camp, leur voiture est tombée en panne, explique-t-il sur procès-verbal. C’est à ce moment-là qu’il y a eu accrochage avec Serval. Les hommes d’Abdelkrim s’en sont sortis. Mais pour la mort des deux journalistes, je ne sais pas ce qui s’est passé… »

Le scénario d’une poursuite est aussi évoqué dans un rapport des Nations unies que nous nous sommes procuré :

  • « La poursuite – aérienne et terrestre – menée par Serval a pu empêcher une fuite facile des ravisseurs vers la frontière. Cela a pu les conduire à prendre la décision d’éliminer les journalistes car ceux-ci n’étaient plus adaptés en tant qu’otages. »

Dans ce rapport, les fonctionnaires de l’ONU évoquent l’hypothèse  ce n’est qu’une hypothèse  d’une poursuite aérienne des preneurs d’otages. Plusieurs témoins, habitants de Kidal, interrogés par des médias français, avaient aussi évoqué la présence d’un hélicoptère français au-dessus de Kidal au moment du drame. Ce que l’armée a toujours démenti.

Les forces spéciales aux trousses des ravisseurs, selon RFI

En juillet 2019, des révélations du service Afrique de RFI ont ébranlé un peu plus la version des autorités françaises. Selon un ancien haut gradé de la Minusma engagé ce jour-là, que nos confrères ont pu interroger, les forces spéciales françaises ont participé aux opérations de recherche des otages. Leur présence n’avait, jusqu’alors, jamais été évoquée. « Ce témoin nous a expliqué que les véhicules français qui avaient pris le relai des véhicules onusiens [sur la trace des preneurs d’otages, à la sortie de Kidal, NDR] étaient des véhicules légers. Il y avait trois hommes et une mitrailleuse 12.7 par véhicule, raconte David Baché, journaliste à RFI. Cela correspond aux engins utilisés par les forces spéciales. Et ça ne correspond pas du tout à la description de la colonne de six blindés qui, selon la version officielle de l’armée française, aurait découvert les corps. »

« C’est le secret défense, c’est la loi… »

Fidèle à sa réputation de « grande muette », l’armée n’a pas fait de commentaire après les révélations de RFI. Cette culture du secret, même les services de l’ONU s’y sont heurtés dans cette affaire. Dans un rapport sur la mort des journalistes de RFI, que nous avons pu consulter, les fonctionnaires des Nations unies racontent avoir « essayé de rentrer en contact avec les officiers de liaison de la force Serval. […] Cette tentative est restée vaine, en raison du caractère confidentiel des dossiers militaires, particulièrement ceux qui concernent Serval. » 

Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense, passe en revue les troupes françaises de l'opération Serval, le 26 avril 2013 (Gao, Mali).
Jean-Yves Le Drian, alors ministre de la Défense, passe en revue les troupes françaises de l’opération Serval, le 26 avril 2013 (Gao, Mali). © AFP / MARTIN BUREAU

Les juges d’instruction en charge de l’affaire ont, eux, réussi à obtenir la déclassification de centaines de pages d’archives de la direction du renseignement militaire (DRM) et de la DGSE. Malgré tout, les proches des victimes restent insatisfaits. « Dans ces documents, vous avez des paragraphes voire des pages entières qui manquent ou qui sont barrés ! L’info importante, elle est noircie !, se désole Apolline Verlon-Raizon. Et quand on demande au juge si, lui, ne pourrait pas avoir accès à ces informations, on nous répond : ‘Non, c’est le secret défense, c’est la loi…’ » « On se moque du monde !, dit aussi Pierre-Yves Schneider, de l’association Les amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, partie civile dans cette affaire judiciaire. Vous avez des pièces versées au dossier qui sont des télégrammes de deux lignes dont on ignore la date et l’origine, et qui sont donc inutilisables.« 

François Hollande en a-t-il trop dit ? 

Les parties civiles ont acquis la certitude qu’il existe aussi des écoutes téléphoniques, des « interceptions », opérées par des services de renseignement étrangers dans le Sahel, qui pourraient éclairer le drame de Kidal. Sur ce point, c’est l’ancien président de la République, François Hollande, qui aurait mis les pieds dans le plat. Devant des proches des journalistes assassinés, il aurait évoqué l’existence d’une écoute entre l’un des ravisseurs et l’un des donneurs d’ordres. « À plusieurs reprises, il nous a dit qu’il existait une interception datant du lendemain de l’assassinat de Ghislaine et Papa et qui dirait : ‘Pourquoi vous avez tué la marchandise ?’, raconte Apolline Verlon-Raizon. Il l’a dit devant ma mère, devant mon compagnon, devant les amis de Ghislaine… On s’est tous regardés et on lui a dit : ‘Il faudrait porter ça au dossier !’ » Selon elle, François Hollande aurait alors acquiescé.

Les proches des victimes ont donc demandé aux juges d’instruction d’auditionner l’ancien chef de l’État comme témoin. Mais, le 11 janvier 2019, sur procès-verbal, il n’a pas confirmé avoir tenu ces propos devant les familles. Nous avons eu accès au contenu de son audition :

  • François Hollande : « Ai-je parlé aux journalistes d’une interception ? Je n’en ai pas le souvenir. Ce que j’ai dit en revanche, c’est que nous étions confrontés à un commanditaire qui voulait prendre des otages pour les monnayer. C’est la raison pour laquelle le mot affreux de « marchandise » a pu être utilisé, car il est juste.« 
  • Question du juge : « Dans ce dossier, avez-vous connaissance de l’existence d’interceptions ?« 
  • François Hollande : « Je ne peux pas vous répondre précisément. Je ne crois pas…« 

Les proches de Claude Verlon et de Ghislaine Dupont ont-ils mal compris l’ancien président ou celui-ci a-t-il gaffé ? Sollicité, l’ancien chef de l’État n’a pas souhaité s’exprimer sur une affaire judiciaire toujours en cours. Une attitude qui déçoit la fille de Claude Verlon. « Soit c’est hyper grave de mentir, soit c’est hyper grave d’avoir fait espérer aux familles que cette interception existait. Il est où ce père qui s’est engagé à tout faire pour que l’enquête soit menée à bien ? Je n’ai pas de réponse. On a l’impression d’être abandonnés dans le désert ! » 

Les otages d’Arlit, la piste ignorée

Certains proches de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon auraient souhaité que les magistrats explorent aussi une autre piste : celle d’un lien possible entre l’enlèvement des journalistes de RFI et la libération des otages d’Arlit, quatre jours plus tôt. Ce lien a pourtant été dévoilé par deux journalistes d’investigation, Geoffrey Livolsi et Michel Despratx. Dans une enquête pour le magazine « Envoyé Spécial« , ils ont décrit la guerre secrète qui s’est jouée entre deux filières françaises de négociateurs pour obtenir la libération des otages d’Arlit. Si, fin 2013, Ghislaine Dupont ne se trouvait pas à Kidal pour couvrir ce dossier, elle s’intéressait au sujet, soutient son ami Pierre-Yves Schneider. « J’ai eu Ghislaine la veille de son départ pour Bamako, raconte-t-il. Elle m’a dit : ‘Tu sais, les otages d’Arlit seront très certainement libérés la semaine prochaine.’ Elle le savait ! » Les coulisses de cette libération prochaine l’intéressait, a aussi confirmé, sur procès-verbal, le journaliste malien Cheik Amadou Diouara : 

« Quelques semaines avant d’arriver au Mali, Ghislaine m’a demandé si je connaissais des gens qui étaient dans les filières de négociation pour la libération des otages d’Arlit. Elle voulait également savoir comment l’argent transitait. »

Une rançon de 30 millions 

La justice française n’imagine pas que le double meurtre de Kidal puisse être lié à l’intérêt des journalistes pour l’affaire d’Arlit. Mais un lien, plus indirect, avec la rançon des otages d’Areva pourrait être établi. En effet, les quatre derniers otages d’Arlit auraient été libérés en échange de 30 millions d’euros.

L’argent de la rançon a été remis à la katiba d’Abou Zeïd, un chef militaire tué au début de l’opération Serval. Mais le magot n’aurait pas été redistribué à toutes les katibas ayant participé à la gestion des otages durant leur captivité. « Quand la rançon a été payée aux terroristes [de la katiba] d’Abou Zeïd, il y a un bruit qui a couru très vite, chez les Touaregs, à Kidal et dans la région : il manquait de l’argent dans la somme, raconte Alain Juillet, ancien directeur du renseignement à la DGSE. Certains disaient qu’une partie de l’argent avait été détournée par des Français avant versement. D’autres prétendaient [que les terroristes] d’Abou Zeïd avait caché et gardé une grande partie de l’argent. » Selon Alain Juillet, Abdelkrim le Touareg – l’homme qui a revendiqué en novembre 2013 l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon – était alors furieux. « Quelques jours plus tard, les deux journalistes se font enlever à Kidal par des gens d’une katiba qui, comme par hasard, considérait qu’elle avait été spoliée... »

Cette analyse est confirmée sur procès-verbal par un cadre d’Aqmi, Ahmad al-Faqi al-Mahdi, alias Abou Tourab, condamné par la Cour pénale internationale pour son rôle dans la destruction des mausolées de Tombouctou. Les juges français sont allés l’entendre dans sa prison, à La Haye. Selon lui, il existe un « lien très étroit » entre la libération des otages d’Arlit et l’enlèvement de Ghislaine Dupont et de Claude Verlon. « Abdelkrim le Touareg était très dépité du peu d’argent que ses katibas avaient gagné dans cette affaire, raconte-t-il aux magistrats du pôle antiterroriste de Paris. [La katiba] d’Abou Zeïd avait obtenu 30 millions d’euros pour les otages […], il avait presque tout gardé, et enterré l’argent dans le désert. »

La question de la répartition de cette rançon ne figure pas au cœur des investigations judiciaires. Cela n’étonne pas outre-mesure Alain Juillet. « C’est plus facile de dire : il y a eu une tentative de prise d’otages qui a été loupée. Ghislaine Dupont et Claude Verlon ont été exécutés parce que leur véhicule est tombé en panne. » Evoquer la question de la rançon versée par la France pour les otages d’Arlit reviendrait à ouvrir la boîte de Pandore. « Et ce serait très compliqué à gérer…« , soutient Alain Juillet.

La vérité « confisquée »

Depuis le drame de novembre 2013, plusieurs suspects auraient été tués par l’armée française. Certains auraient trouvé la mort dans des combats, d’autres auraient été éliminés lors d’opérations ciblées. Une réponse militaire, en dehors de tout cadre légal, qui n’est pas satisfaisante pour les parties civiles. « Ces opérations ont un intérêt pour notre Nation parce qu’elles permettent d’éliminer ceux qui sont éminemment dangereux. Mais ces opérations confisquent la vérité et la compréhension, regrette Marie Dosé, avocate de l’association Les amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon. Quelque part, ces crimes, ils entrent dans l’histoire secrète des services et du renseignement, mais ils n’entrent pas dans notre Histoire.« 

Pendant que les opérations militaires se poursuivent dans le Sahel, les magistrats du pôle antiterroriste de Paris continuent à instruire ce dossier, six ans après la mort de Ghislaine Dupont et Claude Verlon. Sollicités, les juges n’ont pas souhaité s’exprimer. François Hollande, Jean-Yves Le Drian, le ministère de la Défense, la DGSE et la Minusma, n’ont pas, non plus, donné suite à nos sollicitations.

Mali : Lettre Ouverte À Emmanuel Macron, Six Ans Après La Mort De Ghislaine Dupont Et Claude Verlon

Ghislaine Dupont et Claude Verlon
Ghislaine Dupont et Claude Verlon

Six ans après la mort de Ghislaine Dupont, journaliste à Radio France Internationale, et Claude Verlon, ingénieur du son pour RFI, les zones d’ombres demeurent. La fille de ce dernier, Apolline Verlon-Raizon, publie ce samedi 2 novembre, une lettre adressée au président français, Emmanuel Macron. Dans ce texte, elle s’indigne de ne pas savoir, six ans après, comment et pourquoi ils ont été enlevés et assassinés dans le nord du Mali.

C’était il y a six ans, jour pour jour. Les corps sans vie de Ghislaine Dupont, grand reporter du service Afrique de RFI, et son collègue ingénieur du son, Claude Verlon, étaient retrouvés à Kidal, dans le nord du Mali. A ce jour, les circonstances de leur enlèvement et de leur assassinat revendiqué par al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi) restent floues.

Monsieur le Président, mon père est mort le 2 novembre 2013 et depuis ce jour il me semble que c’est mon cœur qui s’est arrêté de battre.

C’est par ces mots que la fille de Claude Verlon, Apolline Verlon-Raizon, s’adresse au Président de la République française, dans une lettre ouverte publiée par le quotidien Ouest-France. « Monsieur le Président, mon père est mort, et, 6 ans plus tard, je ne sais toujours pas sous quelles balles. Pire, les années qui passent me font douter, chaque jour un peu plus des versions officielles » , écrit-elle. Comment et pourquoi ce drame est arrivé ? Les forces de l’ONU, l’armée française, les services spéciaux étaient présents sur place : que s’est-il passé ?, demande-t-elle encore.
 

Le rôle de l’armée française en question

« Une chose est sûre, Monsieur le Président, c’est que, puisque vous n’aviez pas de fonction exécutive à l’époque, vous n’engageriez en rien votre crédibilité, ni celle de votre gouvernement en étant celui par qui la vérité arrive. Il vous faudrait peut-être confesser une faille ou un dysfonctionnement de nos armées dont vous êtes le chef comme vous le rappeliez à tous il n’y a pas si longtemps, mais serait-ce si grave ? », ajoute la jeune femme.

Apolline Verlon-Raizon réclame un « débat constructif sur la tradition du silence » de l’armée. Les forces françaises et les forces spéciales présentes sur le terrain qui se sont lancées à la poursuites des ravisseurs, comme l’a prouvé une enquête de nos confrères de RFI.

Et la fille de Claude Verlon de conclure : « Monsieur le Président, mon père est mort il y a 6 ans et la vérité sur son assassinat et celui de Ghislaine Dupont éclatera un jour, parce qu’elle finit toujours par éclater ».